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Quelle culture historique

pour les Alsaciens du XXIe siècle ?

 

Les Alsaciens sont une population aux origines diverses : il y a ceux dont la famille, originellement germanophone dans la majorité des cas, parfois francophone, a traversé tout le XXe siècle dans la région et ceux dont la famille s’est installée en Alsace dans le courant des cent dernières années, venant du reste de la France, de l’Europe ou du monde. Mais cette population alsacienne devient aussi plus homogène : mariages entre les différentes catégories précitées, non-transmission de l’allemand dialectal, culture médiatique… tout cela place les jeunes générations sur un pied d’égalité par rapport à l’histoire régionale. Quel socle historique leur offre-t-on pour construire leur identité alsacienne ?

 

Un vieux mensonge

Fin 1939, dans le Sud-Ouest de la France. Deux jeunes femmes, une Alsacienne évacuée et une Périgourdine, essorent leur linge au bord d’une rivière. « Pourquoi vous parlez le boche, la langue de l’ennemi ? », demande la Périgourdine. « Vous n’avez pas le droit de dire ça. Nous n’avons rien à voir avec les Allemands », s’indigne l’Alsacienne, qui explique : « La France nous a vendus à l’Allemagne qui nous a annexés en 1871, jusqu’en 1918. Tous les Alsaciens et Mosellans nés avant 1918 ne sont pas allés à l’école française mais à l’allemande et ne parlent pas le français ».

 

Une case de la bande dessinée L'Alsace déracinée travestissant l'histoire linguistique de l'Alsace.

Ce dialogue est extrait de la bande dessinée L’Alsace déracinée, consacrée à l’évacuation des Alsaciens en 1939, qui vient de paraître aux éditions du Signe après avoir été « la BD de l’été » des Dernières Nouvelles d’Alsace. Le mensonge répandu depuis la fin de la Première Guerre mondiale est ici parfaitement résumé : l’Alsace n’aurait « rien à voir » avec l’Allemagne. La leçon d’histoire linguistique donnée par l’Alsacienne est bien sûr complètement mensongère : les Alsaciens ne parlent pas des dialectes allemands parce qu’ils sont allés à l’école allemande entre 1871 et 1918 mais parce que des Alamans se sont installés entre Vosges et Rhin à la fin de l’Antiquité ! 

 

Pour une histoire de la langue

L’histoire de l’Alsace avant la guerre de 1870 est gênante, car elle s’adapte mal aux récits patriotiques qui font de l’Allemagne l’agresseur initial, l’oppresseur, l’ennemi héréditaire. S’aventurer dans cette mystérieuse période d’avant la guerre de 1870, ce serait remarquer que l’allemand n’était pas la « langue du voisin » mais le nom que les Alsaciens eux-mêmes donnaient à leur langue. Ce serait constater que les journaux étaient écrits en Hochdeutsch avant la prétendue « germanisation » par Bismarck et Guillaume II. Bref, ce serait comprendre que l’Alsace était culturellement allemande bien avant sa cession à l’Empire allemand !

Ces dernières années, une exposition permanente sur l’histoire linguistique de l’Alsace, ouverte au public en 2011, a brisé ce tabou : réalisée par le Comité fédéral des associations pour la langue et la culture régionales en Alsace et en Moselle (1), la Sprochmühle se déploie à l’Ecomusée d’Alsace à Ungersheim, s’adressant notamment, à l’aide de carnets pédagogiques, aux élèves du niveau primaire au secondaire. Aujourd’hui, l’Ecomusée souhaite se débarrasser de l’exposition, au grand dam de ses concepteurs, qui mènent un combat énergique pour la défendre. S’ils perdent, on pourra à nouveau visiter les maisons alsaciennes sans risque de voir le roman national de l’uniformisation linguistique remis en question. D’ailleurs la frise chronologique montrant la profondeur de notre identité germanique a déjà disparu…

 

La vision dominante de notre histoire reste celle du film Les Alsaciens ou les deux Mathilde.

La Seconde Guerre mondiale, horizon indépassable

« La guerre ». Demandez à un Alsacien ce que l’histoire de sa région évoque en lui et il y a de fortes chances qu’il vous réponde cela, en pensant aux deux Guerres mondiales – surtout à la Seconde. Il ajoutera probablement « l’occupation allemande », sans forcément délimiter clairement cette dernière, mais avec l’idée que l’Alsace a beaucoup souffert sous la « botte allemande » à un moment ou à un autre de son histoire, voire à plusieurs reprises. Les rayons d’alsatiques de nos librairies viennent renforcer ce sentiment.

Il s’agit ici non pas de critiquer l’intérêt des Alsaciens pour un conflit qui a laissé une empreinte souvent très douloureuse dans les familles mais de dénoncer fermement la réduction délibérée de l’histoire de l’Alsace à la Seconde Guerre mondiale par toute une série d’acteurs qui délégitiment l’identité germanique de l’Alsace en l’associant au nazisme. L’exemple le plus symbolique en est le Mémorial d’Alsace-Moselle à Schirmeck, centré sur la Seconde Guerre mondiale, qui parle d’un « retour de l’allemand » avec l’annexion par Hitler, alors que la presse alsacienne était majoritairement germanophone durant tout l’entre-deux-guerres.

 

Le syndrome Schirmeck-Struthof

Voilà de quoi convaincre définitivement les cohortes d’élèves de toute l’Alsace venues visiter ces lieux que l’allemand n’est vraiment pas leur langue régionale. On achève de les dégoûter de leur propre culture en diffusant les vociférations de Hitler par haut-parleurs. Ces jeunes, convaincus de la nocivité de l’Allemagne, ne s’étonneront sans doute pas de lire cette présentation résumée de L’Alsace déracinée sur le site internet des magasins Leclerc : « Cette bande dessinée retrace l’histoire des Alsaciens qui ont été évacués, expulsés et déportés par les Allemands entre 1939 et 1945 » (2).

Nous venons d’évoquer un acteur essentiel de la construction de la culture historique : l’Education nationale. C’est généralement lorsqu’ils étudient la Première et la Seconde Guerre mondiale que les élèves entendent les seules références à l’Alsace de toute leur scolarité. Le Mémorial de Schirmeck apparaît alors comme une sortie idéale, à laquelle on associera le camp de concentration du Struthof, situé à proximité. « Etudier le passé de notre région est une expérience qui a permis de se construire », déclarait en 2020 un collégien de Saint-Amarin, qui a étudié, dans le cadre du Concours national de la Résistance et de la Déportation, le parcours d’un résistant évadé du Struthof (3). Souhaitons-lui de découvrir progressivement le passé de sa région dans son entièreté !

A la recherche de la vérité

Depuis le tournant du millénaire, cependant, des fissures apparaissent dans le roman national appliqué à l’Alsace. Le décalage entre l’histoire officielle et la mémoire familiale a suscité des publications à rebrousse-poil du mythe de la province française arrachée par l’Allemagne. Elles sont signées Bernard Wittmann, François Waag, Michel Krempper, Moritz Gerber… N’oublions pas l’Histoire de la langue régionale d’Alsace, conçue en complément de la Sprochmühle par François Schaffner, Jean-Michel Niedermeyer et Robert Greib (Editions SALDE, 2013). Professeur d’histoire-géographie à Wissembourg, le dernier des trois co-auteurs dénonçait déjà dans les années 1990 l’effacement de la conscience régionale alsacienne par les programmes scolaires nationaux (4).

Unsri Gschìcht, fondé en 2019, n’a donc rien inventé dans sa dénonciation de la falsification de l’histoire de l’Alsace et sa mise en exergue du lien existentiel entre culture, langue et histoire. La nouveauté réside dans un positionnement offensif utilisant les codes de la communication, avec l’ambition de faire de la question de l’histoire de l’Alsace une cause nationale. A l’ère de l’histoire des minorités, l’écrasement de l’identité alsacienne par le rouleau-compresseur français interpelle. Le reportage diffusé le 11 novembre 2019 au Journal de 20 heures de France 2 sur les monuments aux morts alsaciens en est la preuve. Le 21 juillet 2021, dans une chronique radio sur les « chansons qui font la France », le journaliste de France info Bertrand Dicale remarquait qu’écouter les chansons patriotiques sur l’Alsace « nous rappellerait surtout que l’on ne connaît pas grand-chose de l’Alsace ».

 

Représentation du poète Ehrenfried Stöber (1779-1835). Sur son livre, on peut lire son fameux vers : "Meine Leier ist deutsch. Sie klingt von deutschen Gesängen".

L’histoire qui montre la profondeur de l’identité germanique de l’Alsace ne doit plus être une histoire « alternative » dont nous aurions à nous excuser ; il faut qu’elle devienne la norme. Il n’y a qu’une seule solution pour cela : l’éducation populaire. Les deux derniers livres de Pierre Klein sur les repères historiques de l’Alsace, inaugurant une nouvelle collection – bilingue – chez I.D. l’Edition, vont dans ce sens. C’est aussi celui d’Unsri Gschìcht.


(1) Devenu en 2015 la Fédération des langues régionales germaniques de France - www.alsace-lorraine.org.

(2) https://www.e.leclerc/fp/l-alsace-deracinee-bd-9782746841307, site consulté le 10.08.2021.

(3) Marie GOERG-LIEBY, « Sur les traces de l’évasion de Martin Winterberger », L’Ami Hebdo, 26.07.2020.

(4) Robert GREIB, « Conscience régionale et enseignement de l’histoire », Land un Sproch, n°110, 1994. Merci à Richard Weiss d’avoir porté cet article à ma connaissance.