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"1909. L'Alsace à Nancy"

Une exposition qui vaut le détour

 

Entre le 26 novembre 2021 et le 23 mai 2022, le Musée Alsacien de la Ville de Strasbourg explore les coulisses du « Village Alsacien », qui fut l’une des principales attractions de l’Exposition internationale de Nancy en 1909. Une exposition sur une exposition, donc, qui montre les ficelles du mythe d’une Alsace fidèle à la France.

 

La déconstruction d’un mythe

Qu’est-ce que le Village Alsacien à Nancy ? Il s’agit d’une maison à colombages provenant de Zutzendorf, d’une reconstitution de la tour des sorcières de Châtenois et d’un petit bâtiment pour les commerçants, le tout devant un immense décor peint. L’exposition en cours au Musée Alsacien présente une maquette d’époque, ainsi qu’une reconstitution partielle du décor. Inauguré le 23 mai 1909, le Village Alsacien était animé par des Nancéiens déguisés en Alsaciens. Les produits proposés à la vente étaient, eux aussi, nancéiens. Bref, une Alsace en toc ! L’ensemble a été conçu pour entretenir le souvenir des « provinces perdues », sur place et par la diffusion de cartes postales, dont le Musée Alsacien expose un large panel.

Les membres fondateurs du Musée Alsacien, Léon Dollinger, Pierre Bucher ou encore Charles Spindler ont participé à l’aménagement et à la promotion du Village Alsacien. « 1909. L’Alsace à Nancy » présente donc un regard du musée sur sa propre histoire. Les dissensions sont présentées au public. Spindler, qui a dessiné une magnifique affiche pour promouvoir la manifestation, est profondément déçu du résultat final. Tout art régional moderne a été banni : il ne faut pas montrer que l’Alsace se projette vers l’avenir au sein de l’Empire allemand. De cette Alsace miniature recroquevillée sur le passé, Spindler écrira qu’elle est une « fumisterie sur laquelle un caricaturiste pourra un jour exercer sa verve » (une phrase écrite en grand à la fin du parcours de l’exposition).

L’Alsace, la colonie perdue

Pour donner un peu d’authenticité au village, on fait venir, non sans mal, 204 paysans et paysannes du Nord de l’Alsace pour une grande fête alsacienne le 27 juin 1909. L’Est Républicain, qui relate l’arrivée en gare de Nancy, note que très peu parlent le français. Les clichés sur l’Alsace éternelle, là encore immortalisés à coups de cartes postales, sont ressassés à foison. Spindler parlera de la fête alsacienne comme d’ « un avilissement » faisant des « campagnards une attraction pour les badauds ».

L’exposition du Musée Alsacien va plus loin dans l’analyse de la fabrique du mythe des « provinces perdues », en établissant un parallèle intéressant avec le mythe colonial français. En effet, l’Exposition internationale de Nancy renfermait aussi un Village Sénégalais. Gros succès, aussi, pour ce dernier, qui satisfaisait l’attrait vers un autre type d’exotisme. Différence, majeure, avec le Village Alsacien : le Village Sénégalais était un zoo humain… que les Alsaciens en costumes ont été emmenés visiter.

Affiche conçue par Charles Spindler (crédit photo : Musées de la Ville de Strasbourg, M. Bertola).

Un gigantesque mensonge

Le mythe des Alsaciens au cœur français ne naît pas avec l’Exposition internationale de Nancy en 1909. La coiffe alsacienne garnie de la cocarde bleu-blanc-rouge a été inventée dès 1871, dans l’atelier parisien du peintre Jean-Jacques Henner. Tableaux, sculptures, romans… les œuvres entretenant l’idée d’une Alsace opprimée à libérer sont foisonnantes. L’exposition « 1909. L’Alsace à Nancy » s’ouvre d’ailleurs sur une caricature et une citation de Maurice Barrès, qui rendent bien son message revanchiste et va-t’en-guerre, et le tableau France !! Ou l’Alsace et la Lorraine désespérées (son titre parle de lui-même), peint par Jean-Joseph Weerts en 1906.

De l’autre côté des Vosges, dans l’Alsace réelle du début du XXe siècle, on se projette dans un avenir allemand et on débat de l’élargissement de l’autonomie du Reichsland Elsass-Lothringen. L’immense majorité de la population ne parle pas le français. Une conséquence de la « germanisation » ? Non, les autorités allemandes ont simplement appliqué le principe suivant : commune germanophone (dialecte alémanique ou francique) > école en allemand ; commune francophone (dialecte roman) > école en français et en allemand.

La conséquence du gigantesque mensonge de la propagande revanchiste française est naturellement la « douche froide » des soldats et administrateurs français lors de la prise de possession du pays fin 1918. Plus d’un million de poilus sont morts pour libérer l’Alsace du « joug boche » et voilà que la France retrouve une province peuplée… de « boches ». Qu’à cela ne tienne ! on les fera rentrer dans le moule qu’on a fabriqué. La francisation, interrompue en 1870, reprend de plus belle…

Eric Ettwiller

Agrégé, docteur en histoire

Président d’Unsri Gschìcht

 

L’auteur remercie chaleureusement Madame Marie Pottecher, directrice du Musée Alsacien, qui a conduit les membres du conseil d’administration à travers l’exposition présentée ci-dessus.