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Nos ancêtres les Alamans, fondateurs de l'Alsace

Bernard Wittmann ;  Yoran Embanner, 2021

 

Recensé par Dominique Rosenblatt - février 2022

L’ouvrage balaie, en 17 étapes, un très large millénaire d’histoire rhénane, de la préhistoire à la chute de l’Empire romain, puis à l’implantation alamane en Alsace (406 à 496), au monde mérovingien (496 à 751). Viennent ensuite les duchés d’Alémanie, d’Alsace, l’empire de Charlemagne et la mise en place de la féodalité, la dynastie saxonne et la renaissance ottonienne, les empereurs saliens, les Hohenstaufen, le double duché, « premier âge d’or », du Xème au XIIIème siècle, et le grand interrègne. Ce dernier chapitre sert d’épilogue et précède des notes, principalement consacrées aux avatars de la conscience politique et populaire alsacienne, et de ses institutions souples, niées par la France. La biblio- et webographie, allemande et française, est donnée en notes de bas de pages.

La couverture représente le casque de Baldenheim, du quatrième siècle, et la page de garde le superpose à la Lex alamanorum, avec le sous-titre : De l’arrivée de nos ancêtres aux duchés unis d’Alsace et de Souabe, 9 siècles d’Histoire qui ont fondé l’Alsace. Des illustrations et de nombreuses cartes récapitulatives agrémentent le texte.

Bernard Wittmann, né en 1948, a publié des réhabilitations d’aspects et de personnages méconnus de l’Histoire de l’Alsace, promouvant l’autonomie de la région.

Roland Oberlé, ancien conservateur du patrimoine, s’élève en avant-propos contre les manuels scolaires français, sacralisant les Francs comme fondateurs de la nation française, au détriment des Alamans, de leur langue, de leur culture et de leur postérité, incarnée dans les structures politiques jusqu’aux Hohenstaufen. L’ouvrage restitue à ses yeux une cohérence historique alsacienne, trop ignorée.

La seconde préface, de la secrétaire fédérale d’Unser Land, Andrée Munchenbach-Keller, reconnait l’étendue des sources du défenseur d’une information factuelle, contre les tentatives d’acculturation, menées par l’école, des langues et cultures régionales. Cette résistance passe par la restitution des toponymes effectifs, au sein de l’univers linguistique alsacien, et se dresse contre la manipulation technocratique de son absorption dans un « grand est », qui s’efforce arbitrairement de légitimer de nouvelles falsifications.

L’auteur, par son travail monumental, s’efforce de restituer à la mémoire alsacienne un pan essentiel et occulté de son histoire primitive. Il se fait vulgarisateur, désireux de liquider les déformations politiques occultant le passé alémanique de l’Alsace, dont la langue résiste jusqu’à nos jours. Il veut réhabiliter les Germains, neutralisés au bénéfice des Francs, voire des Romains..., réhabiliter les siècles fondateurs de l’histoire alsacienne, qui perdure dans des toponymes et patronymes, indument francisés. Les Mérovingiens, eux aussi, doivent sortir de la relégation organisée par des historiens promoteurs d’une incertaine francité imaginaire. Il attend, du recul de tous les nationalismes, un éclairage dépassionné sur la Völkerwanderung !

 

Les tumuli, en Alsace, marquent l’installation de peuples d’origine balkanique, agriculteurs et éleveurs, dès l’âge du Bronze. Au VIIIème et VIIème siècles, ils s’implantent dans toute l’Europe, venus de Bohème, ces Celtes qui précèdent les Germains arrivant du Nord. L’épicentre de la civilisation celtique est la vallée du Rhin, les Cimbres et les Teutons la traversent, d’autres s’implantent, comme les Rauraques, les Triboques, les Médiomatriques, les Séquanes.

Ceux qui poussent au sud-Ouest seront dits Gaulois par les Romains. De la présence celte subsistent en Alsace des chemins, une quarantaine d’oppida fortifiés et des trésors d’orfèvrerie. Les Germains, tribus d’origine nordique, au début de l’âge du fer, suivent les Celtes, et il se produit de nombreux métamorphismes de contact. Les Cimbres et les Teutons viennent du Jutland, et entrainent avec eux d’autres peuples, dont des Suèves. Ils battent les Romains en Carinthie, traversent l’Alsace et se répandent en Gaule, battent à nouveau les Romains, mais se heurtent en 101 à Marius qui les défait.

Les Suèves, établis entre Rhin, Main et Danube, suivis d’une mosaïque de peuples germaniques, s’aventurent au sud, vers la Gaule narbonnaise. Ariovist prend la tête d’un périple migratoire, bat les Eduens, s’installe en Alsace. La présence germanique dans la vallée du Rhin, dès le premier siècle, correspond aux Triboques, aux Némètes, aux Harudes, aux Vangions. Aussi aux Celtes helvètes, venus du Württemberg vers le plateau suisse, qui menacent la Gaule. Battus à Bibracte, ils sont décimés par les Romains, qui veulent en finir avec Ariovist.

Sa défaite ouvre l’Alsace à la colonisation romaine, et son rattachement administratif à la Germania Superior. Cela n’empêchera pas certains Germains, fixés en Alsace avant les Romains, de prêter main forte à Vercingétorix, ni certains historiens de la troisième République de nier leur germanité. En effet, si les Alsaciens sont taxés de Celtes, c’est pour n’être pas dits germains, et se fondre dans l’englobant roman national falsificateur, qui promeut le mythe des ancêtres gaulois, raccourci commode.

Les quatre siècles et demi qui suivent l’invasion romaine en Alsace imposent son système esclavagiste, basé sur la guerre de conquête, une romanisation superficielle, laissant une dizaine de bourgades et surtout des vestiges militaires liés à sa fluctuante dimension liminaire. Les armées, comme la VIIIème légion, se métissent au fil du temps, avec des auxiliaires venant des peuples soumis. Les Romains font des incursions en Germanie, jusqu’à ce qu’Hermann le Chérusque, (Arminius), les arrête dans le Teutoburger Wald. Des groupes germaniques sont alors implantés sur la rive droite, ils constituent le Zehntland, les champs Décumates, sillonné de routes et bordé par un limès germano-rhétique, d’ailleurs poreux... L’Alsace n’est donc pas, de toujours, zone frontière sur le Rhin !

En 313, l’édit de Milan fait du christianisme la religion officielle. Les Alamans, ces groupes rebelles réunis autour des débris des Suèves, et désireux de repousser le joug romain : Hermundures, Juthunges, Bucinobantes, Lentiens, Armalauses, Teutons, Quades, Marcomans, Taïfales, Semnons (p.107), sont les ancêtres des actuels Alsaciens. Les Belgae sont des Germains présents sur le Rhin dès 500 avant J.C., et des implantations de feudataires sont constantes. Les Romains installent des Alamans jusqu’en Bretagne (p.111). Les Germains se trouvent donc de part et d’autre du limès. Beaucoup sont mercenaires dans l’armée romaine, certains chefs font des carrières prestigieuses.

En 213, les Alamans s’attaquent au limès sur le Main, car voilà que les Huns poussent les Germains vers l’ouest. Les Alamans, avec les Chattes, ouvrent un large front, mais sont vaincus, une dernière fois, par Caracalla, avant de s’installer dans les Champs Décumates, pénétrant profondément en Gaule. Incursions et représailles alternent, jusqu’à l’effondrement du système défensif romain.

Ces Alamans sont un ensemble de tribus germaniques organisées autour des Suèves, ils sont élancés, blonds, aux yeux bleus. A la tête de chaque tribu, il y a un chef de guerre, le Herzog, et les relations sont régies par un droit coutumier basé sur la parole donnée. Redoutables guerriers, ils sont agriculteurs, cultivent le blé et le seigle, élèvent du petit et du gros bétail. Ils disposent d’un habitat en bois et en torchis, chaque clan (Sippe) se trouvant sous l’autorité d’un patriarche (Ahn). Les hommes libres, (Freie), peuvent avoir des serfs (Hörige), des esclaves (Leibeinige). Ils vénèrent un panthéon de divinités germaniques et résistent à la christianisation. Au quatrième siècle apparaissent les seigneurs, dont l’autorité va s’étendre sur des territoires grandissants, avec les Mérovingiens.

En 350, l’empereur Constance II les autorise à prendre possession de la rive gauche du Rhin, et ils s’emparent d’une quarantaine de villes et s’implantent dans la plaine. Se ravisant, il envoie contre eux le césar Julien, qui les défait à Brumath (356) et à Oberhausbergen (357). Mais ces carnages ne font que retarder une issue irrépressible : en 406/407, menacés par Alaric, les Romains dégarnissent la frontière, qui est submergée. Les Francs s’établissent autour de Tournai, et en 410, Rome tombe. Les Alamans prennent la place laissée par les Alains, les Vandales et les Suèves, partis vers la Galice (p. 158 à 162).

 Le dernier grand général romain, Aetius, s’attaque aux Burgondes établis dans la région du Main, et les transfère en Suisse. Les Alamans sont répandus du Bodensee aux Vosges. Malgré le passage d’Attila, et bien que bloqués au nord par les Francs, les Alamans continuent leur expansion de l’Altmühl, un affluent du Danube, à la Moselle, la Meuse, jusque vers Toul et Langres. En 476, l’Empire d’occident disparait, au profit des peuples germaniques, dont les rivaux, Alamans et Francs. Les Francs saliens sont à Tournai, les ripuaires sur le Rhin et le Main. Chlodwig reste maître d’une grande partie des rives du Rhin et constitue autour de sa famille l’unité de la Gaule, reconnue par l’empereur byzantin. Les Alamans trouvent protection auprès du roi des Ostrogoths, Théodoric de Ravenne, mais se maintiennent en Alsace, sous souveraineté franque.

En 536, l’Alémanie devient un duché soumis au roi d’Austrasie. Les Alamans sont isolés sur le plan diplomatique, n’ont pas de hiérarchie militaire unifiée, ne sont pas christianisés et n’ont pas de stratégie d’expansion, ils sont attachés à leur liberté. La langue alémanique s’impose comme langue véhiculaire à côté du latin, elle apporte les toponymes encore en usage.  

De Clovis à Pépin le Bref, qui fonde les Carolingiens, soit de 506 à 751, l’Alsace, dont les Alamans, coiffés par l’administration franque, continuent à représenter la grande part de la population, devient mérovingienne. Les rois n’ont pas de résidence fixe, les querelles de successions sont constantes. De grandes fermes fortifiées, à la manière des villas romaines, couvrent le pays, divisé en deux Gaue, gouvernés par des comtes. Des villages construits autour des églises voient le jour. Des routes sont restituées.

Les Francs, non sans peine, en créant des paroisses et construisant des églises, des couvents, christianisent les Alamans, avec une organisation ecclésiastique qui durera jusqu’au concordat de 1801. Les péripéties liées aux partages mérovingiens continuent à opposer Alamans et Francs, jusqu’au massacre de Cannstatt (746), qui intègre le duché d’Alémanie aux possessions franques.

Le duché d’Alsace – le nom apparait vers 613 – fait de la région une entité politique, administrée par cinq ducs francs successifs, dont le troisième, Eticho-Aldarich-Attich, fondateur de la Hohenburg, père de Ste Odile, obtient de Pippin von Herstal l’hérédité du duché. Vers 740, le duché constitue une unité politique et religieuse, différente de celle du duché de la rive droite, et forge la personnalité de l’Alsace.

Sous les Carolingiens, l’Alsace est un duché informel sans duc. Les Carolingiens instituent le sacre, Karl der Große, couronné empereur par Léon III, centralise son vaste Empire à partir de sa capitale, Aachen, en Austrasie. Il parle le francique rhénan, dont il cherche à faire une langue littéraire, et tente, pas sa politique matrimoniale, à se rapprocher des Alamans. L’Alsace est prospère sous son règne. Son organisation religieuse s’achève.

Au moment du partage, l’Alsace fait partie du lot central, mais les querelles et les alliances, illustrées par le serment de Strasbourg de 842, font dériver la Francie Orientale vers le Saint Empire, (dont l’Alsace fera partie, à dater du traité de Meersen, de 870) …, de la Francie Occidentale, comprenant les populations romanophones dont les Francs adoptent les parlers.

L’auteur relate (pp.287 à 305), la manière dont l’Alsace, avec la Souabe, sous la forme du duché d’Alémanie, prise dans les rivalités entre princes régnants, Karl der Kahle et Ludwig der Deutsche, reste attachée au royaume de Germanie, depuis ce traité de Meersen (870), et donc à la Francie orientale, jusqu’à l’éclatement de la « Francie » entière.

L’empire se reconstitue de 881 à 887, sous Karl III der Dicke, dernier empereur carolingien, jusqu’à Ludwig das Kind, à la mort duquel la couronne devient élective. Pour Wittmann, c’est de ces époques là que date, malgré les traités, et les défaites, la convoitise de la Francie occidentale pour les rives du Rhin. Ces Francs occidentaux prennent pour roi le premier des Robertiens, et parviennent à conquérir l’espace lorrain, jusqu’en 925, où Heinrich I der Vogler, premier roi élu de la dynastie saxonne, s’en empare. Charles III y renonce par le traité de Bonn (921).

La frontière entre les deux Francie se stabilise sur la Meuse jusqu’au XIVème siècle. L’indépendance du duché de Lorraine sera reconnue au XVIème siècle, par le traité de Nürnberg. L’Empire en déclin est menacé sur les frontières par les Arabes, les Slaves, les Normands, et la résistance se fait locale.

Un très vaste double duché d’Alémanie et de Souabe se constitue en 917, qui réunit toutes les régions de parler alaman : Baden, Württemberg, nord de la Suisse, Alsace. En Alsace, les maîtres restent les comtes du Sundgau et du Nordgau. Les biens de l’Eglise continuent à s’étendre, des abbayes deviennent des foyers intellectuels. Le système féodal se développe lentement.

Le souverain du Saint Empire est d’abord élu « roi des Romains », pour devenir empereur, il doit être sacré par le pape, lui-même reconnu par l’Empereur. Les dynastes saxons, surtout à partir d’Otto I, redressent l’Empire, dans l’organisation lequel Wittmann voit la base de l’option fédéraliste.

A partir de 925, le duché d’Alsace, qui constitue une continuité entre le duché de Bourgogne, les Alpes et l’Italie, et le Rhin moyen, toujours avec une certaine « autonomie » (p.325), fait partie du duché d’Alémanie. L’art roman, ou ottonien, se diffuse, des monastères clunisiens s’établissent. Mais les raids Hongrois pillent les monastères et saccagent les églises, avant d’être arrêtés par Heinrich Ier. Après leur défaite de Lechfeld, en 955, ils se sédentarisent en Pannonie et se christianisent.

Otto der Große (912-973), couronné roi de Germanie en 936 à Aachen, fonde le « saint empire », en se faisant sacrer à Rome en 962 : il restaure l’empire de Charlemagne, - moins la Francie occidentale - en constituant un système de gouvernement appuyé sur les hauts dignitaires ecclésiastiques, auxquels il confère l’investiture. L’Alsace constitue alors une « dorsale » (p.335) entre les Alpes et les pays rhénans. Probablement est-ce sous Otto I qu’est composé le Waltarilied, récit épique dont l’épisode final se déroule au Wasigenstein.

Au début du XIème siècle apparait la mention regnum Teutonicum. Quatre empereurs saliens succèdent à Heinrich II. C’est l’époque de la querelle des investitures. En Haute Alsace, à partir du XIIème siècle, s’impose la maison des Habsbourg. Sous le règne de Heinrich III der Schwarze, un concile instaure la « trêve de Dieu » ; Bruno d’Eguisheim-Dagsburg devient pape sous le nom de Leo IX. Grand défenseur de la pureté de l’Eglise, grand voyageur, il émancipe l’Eglise de la tutelle des princes, mais doit accepter le grand schisme entre Rome et Byzance.

La querelle des investitures (1076-1122) concerne l’Alsace en raison du conflit entre Heinrich IV, excommunié, et les princes de Souabe et d’Alsace. Elle trouve un terme sous Henri V, époque de l’institution des Landgraviats (Landgrafschaften), et de l’accession au pouvoir des Hohenstaufen, une ancienne famille noble d’Alémanie, ducs de Souabe. De 1138 à 1268, cette maison donne neuf souverains et quatre empereurs successifs, qui bénéficient particulièrement à l’Alsace.  

La figure marquante de cette époque « heureuse » (p. 385), est Friedrich I Barbarossa, roi des Romains de 1152 à 1190, empereur de 1155 à 1190, décédé lors de la troisième croisade. Wittmann voit en son œuvre la source de l’attachement de la population alsacienne à l’idéal de l’Empire, puisque villes et territoires y sont d’immédiateté ; on y parle, bien sûr, l’alémanique ; Barbarossa établit sa cour (Kaiserpfalz) à Haguenau, érige une ceinture de châteaux prestigieux, considère l’Alsace comme sa patrie.

La dynastie est remarquable également par le personnage de Friedrich II, créateur de villes qui deviendront d’immédiateté, et dont dix créeront le Zehnstädtebund, la Décapole. Il conduit la sixième croisade, mais son conflit incessant avec la papauté verra l’émiettement de l’Empire en centaines d’Etats, y compris en Alsace…

Les deux derniers chapitres sont consacrés à trois siècles florissants pour l’Alsace (du Xème au XIIIème, sous le règne de la maison des Hohenstaufen (1079 à 1268).

Johannites et Teutoniques, nouveaux ordres monastiques, s’implantent, et au début du XIIIème siècle arrivent les Dominicains et les Franciscains, directement dévoués au souverain pontife.

Le commerce se développe, grâce aux routes reliant l’Italie aux Pays Bas, suscitant le développement de l’artisanat et des corporations, et des échanges. Le Rhin devient une florissante artère commerciale, dont la prospérité repose sur l’agriculture alsacienne, une des plus développée d’Europe, grâce à l’assolement triennal et le perfectionnement des outils.

Les villes, et d’abord les villes impériales, se développent. L’empereur y protège les Juifs. L’art gothique apparait vers 1230.  Les bourgs, se dotant de murailles, se transforment en villes.

La vie paysanne est organisée selon un système de redevances à remettre dans les cours colongères, et de corvées, qui s’allège progressivement. Basse et haute noblesse se différencient, au XIIème siècle, avec la multiplication des seigneuries. Les noms de famille se généralisent entre le XIIème et le XIIIème siècle. L’Alsace se couvre de plus de 200 châteaux de montagne, comme le Girbaden.

Un art roman caractéristique se développe avec les églises. Un essor culturel remarquable se manifeste, avec le développement du vitrail, les ateliers de sculpture, des fresques, et le développement de la littérature. Les clercs rédigent des annales. Le Codex Guta-Sintram, le Hortus Deliciarum, en sont des œuvres représentatives.

Les Minesänger, les poètes alsaciens, utilisent la langue alémanique, tant pour la création religieuse que profane. Cette langue populaire devient littéraire, et supplante le latin, même pour les chartes et les textes officiels. Jusqu’au XVème siècle, le parler alsacien et la langue allemande sont presque identiques.

Le grand interrègne (1254-1273) amène des troubles politiques et des rivalités locales, dont les villes. Ainsi, la milice urbaine de Straßburg vainc l’évêque, et devient ainsi ville libre impériale.

En 1273, un Habsbourg, Rudolf Ier, devient roi des Romains, c’est-à-dire des territoires allemands. Il institue la Landvogtei, ou grand bailliage, avec un bailli installé à Haguenau, mais l’Alsace reste politiquement émiettée. L’Alsace reste un phare culturel, mais l’épicentre politique des Habsbourg se déplace vers l’est, malheureusement pour elle, qui subit des incursions françaises dévastatrices, du XIVème au XVIème siècle, au point que l’hostilité contre les Welsches renforce le sentiment « national » allemand.

Toutefois, les domaines des Habsbourg en Alsace, cédés par eux à la France lors du traité de Westphalie, permettent à Louis XIV d’annexer progressivement par la force l’ensemble du territoire, sauf Mulhouse. Les Français rasent les châteaux, ruinent l’Alsace et le Palatinat, détruisent la cité impériale de Haguenau.

L’Alsace devient « province à l’instar de l’étranger effectif » (p.482).  La France la cède, sans le « territoire de Belfort, mais avec la Moselle, à la Prusse en 1871, « à perpétuité, en toute souveraineté et propriété ». L’idée d’un duché réapparait, mais c’est un Reichsland qui verra le jour, avec une constitution octroyée en 1911.

   

On peut regretter le caractère nécessairement composite de la documentation. On peut s’arrêter aux allers-retours et incertitudes chronologiques, aux redites dans ce vaste ensemble. On peut douter des spéculations à propos des traits distinctifs du caractère des lointains descendants des Francs ou des Alamans, (p.177), ou de leur motivation, ou de leur esprit d’indépendance métamorphosé dans le système politique suisse (p.125) ou fédéral (p.325).

Quelques fois, on a le sentiment que la spéculation romanesque l’emporte sur la démonstration historique (p.180), ou sur la ferme hiérarchisation de l’information. Si l’érudition de l’auteur impressionne, l’accumulation non hiérarchisées de sources secondaires retient parfois la conviction.

On doit néanmoins saluer le tour de force, de l’infatigable Bernard Wittmann, d’avoir tenté d’organiser une documentation surabondante, afin de mettre en évidence la tension secrète qui la parcourt, en faveur de la réhabilitation d’une alsacianité primitive trempée dans la langue et la culture alamane.

On apprécie la manière dont chaque chapitre insère le destin particulier de l’Alsace dans un ensemble plus grand, Son ouvrage vient combler un vide qui appellera peut-être d’autres travaux, voire hâtera la naissance d’un centre d’interprétation qu’il appelle de ses vœux. Comme le conclut Wittmann, la résistance à l’assimilation, en raison de ses excès grand-estiens, devient aujourd’hui un devoir.