Menu icoMenu232White icoCross32White

Images de la page d'accueil

Cliquez pour éditer

Quand je serai grand, je serai bilingue !

Richard Weiss ;  Yoran Embanner, 2022

 

Recensé par Dominique Rosenblatt et Eric Ettwiller - mai 2022

Depuis 1945, l’Alsace vit le phénomène culturel le plus significatif depuis sa naissance en tant qu’entité géographique et politique au VIIe siècle : elle passe insensiblement de sa langue historique au français moyen. La rétrospective de Richard Weiss éclaire cette mutation silencieuse, narrée avec énergie et humour, parfois grinçant, en des chapitres courts et documentés.

Richard Weiss, en pédagogue, définit d’abord les concepts de bilinguisme, langue régionale, Elsasserditsch, immersion scolaire. Il revient, ensuite, sur la genèse de son propre engagement : enfant, dans les années 1960 : « je ne comprenais pas pourquoi l’école dite maternelle ne reconnaissait et n’enseignait pas ma langue… maternelle » (p. 17) ; étudiant, avec la René-Schickele-Gesellschaft des années 70.  Le voilà organisateur d’Elsasser Owe à la Fac de Lettres, et concerné par le réseau de personnalités et d’institutions qui forme alors le mouvement culturel alsacien. Lui-même collecte et diffuse des chansons traditionnelles alsaciennes, avec son groupe D’Stüd’Ente. Devenu professeur, il voit renaître sa flamme pour l’Alsace, dès les années 1980, au collège d’Ingersheim. 

L’époque est porteuse : en 1982, la circulaire Savary permet de créer des classes expérimentales bilingues français-langue régionale et le recteur Deyon reconnait à l’allemand le statut de langue régionale de France. Richard Weiss est délégué à la mise en place de la nouvelle option Langue et Culture Régionales (LCR) dans les établissements d’enseignement secondaire du Haut-Rhin. Mais la machine administrative refuse d’absorber « ce qui aurait dû devenir une matière à part entière » (p. 26). L’université est méfiante. La langue n’est pas prise en compte dans l’option.

Richard Weiss analyse la dimension politique, avec la création en 1990, par le sénateur Goetschy, du Haut-comité pour le bilinguisme en Alsace et en Moselle. Il en intègre la commission « Enseignement ». Le contexte général est à l’érosion du dialecte, rendant obsolète la méthode Holderith pour l’enseignement de l’allemand en primaire. La nouvelle méthode, élaborée par André Weckmann, faisant la part belle au dialecte, n’est pas introduite, suite au refus du recteur Deyon. Ce recteur soutient trop peu l’enseignement immersif, pourtant mis en place dans d’autres régions françaises (p. 36). Richard Weiss, en tant que parent d’élève, obtient une demi-heure par semaine d’enseignement ludique de l’allemand. A la fin de l’année scolaire, « la première demande officielle d’enseignement bilingue dans l’histoire de l’Alsace » est déposée (p. 38). En réponse, l’inspectrice d’académie, Lise Becker, dénonce une revendication autonomiste et annonce qu’elle « freiner[a] cet enseignement bilingue » (p. 39). Richard Weiss mobilise le Haut-comité pour le bilinguisme, qui organise alors un voyage d’étude au pays basque français.

Ce voyage ouvre les yeux de notre auteur, qui rencontre des personnes au service du système basque, puis rédige un rapport pour le recteur. Lors d’un entretien avec lui, il abandonne sa fonction de délégué rectoral, mais décide « de lancer le mouvement », en s’appuyant sur les familles et le monde associatif. Les établissements scolaires et les syndicats renâclent. Une professeure d’allemand, Monique Matter, crée l’association Lehrer, dédiée à la recherche des enseignants volontaires pour les classes bilingues publiques. Au début de la décennie 1990, deux projets d’ouverture de classes bilingues, à Colmar et à Strasbourg, rencontrent l’opposition de l’éducation nationale. Mais les réunions de sensibilisation s’enchaînent dans toute l’Alsace, recueillant l’intérêt de nombreuses familles pour des classes bilingues. Durant ces discussions, les arguments de l’association, ABCM sont confrontés à l’opposition du corps enseignant, sur fond de préjugés, politiques et antiallemands.

L’immersion, attendue par les familles, est peu compatible alors avec la germanophobie ambiante. Le modèle basque de la « semi-immersion », fondé sur un partage entre langue forte et langue faible, qui a fait ses preuves dans d’autres pays, semble plus acceptable. C’était difficile, pour les militants de l’époque, de peser l’impact de demandes d’immersion en langue allemande, face à des Alsaciens soupçonneux. Mais il est prouvé que la semi immersion, avec des matières intellectuelles enseignées en allemand, mise en œuvre au Pays Basque, donne des résultats scolaires supérieurs à ceux des élèves monolingues. Au fond, le bilinguisme est un atout cognitif !

Tomi Ungerer, devenu président d’honneur, met sa notoriété, son talent et son réseau au service de la cause. Une délégation mal coordonnée de parlementaires alsaciens tente alors d’obtenir des avancées de la part de Lionel Jospin. Le texte qui découle de cette entrevue induit des difficultés de faisabilité. Mais le groupe de militants recherche locaux, financements, et enseignants. Ils sont difficiles à recruter parmi les locuteurs natifs, même lorsqu’ils passent des concours français, en raison de la méfiance des jurys.  Or, Richard Weiss parvient à sensibiliser Adrien Zeller, qui s’engage pour une école à Saverne. Lors des réunions publiques, les parents sont davantage demandeurs d’allemand que d’alsacien.

A Saverne, le maire, qui est alors ministre, est en mesure de mettre une salle à disposition et de résister aux pressions. Le maire de Lutterbach s’appuie, pour faire de même, sur une enseignante qualifiée. Les situations locales sont contrastées, et les interlocuteurs rétifs, comme à Colmar, ou intéressés, comme à Ingersheim, où s’ouvre une école, malgré les difficultés matérielles et les pressions psychologiques sur les parents. Enfin un succès tactique et médiatique pour les militants !

Cette couverture médiatique de l’ouverture de ces deux écoles de Saverne et d’Ingersheim, en souligne la dimension européenne ; les soutiens d’Adrien Zeller et de Catherine Trautmann, ainsi que de la Robert-Bosch-Stiftung, permettent de créer une Commission internationale et pluridisciplinaire, avec l’appui du psycholinguiste basque Jean Petit, qui assurera la formation pédagogique des enseignants. Suivent des ouvertures à Franken, Willer et Pulversheim. Richard Weiss expose les principes de précocité, intensité, horaire, professionnalisme et chaleur humaine, propres à ces écoles et jardins d’enfants. Pourtant, le contexte est hostile, comme le montre la réaction de la préfète de l’époque, madame Blanc (p.118), qui tente d’introduire une ségrégation entre enfants de l’école bilingue et enfants de l’école monolingue, heureusement déjouée par Tomi Ungerer. Suivent alors les ouvertures de Strasbourg, Haguenau, Schweighouse-sur-Moder, Sarreguemines (Moselle), Moosch/Saint Amarin, Mulhouse, Kappel-Graffenhausen (Pays de Bade), Muespach, Gerstheim. Ces ouvertures amèneront l’éducation nationale à créer ses propres classes bilingues.

Le recteur de Gaudemar développe des classes à parité horaire, signe des conventions avec le Conseil général du Haut-Rhin, mais les emplois restent interdits aux milliers d’enseignants germanophones, mais étrangers, qui seraient disponibles en Alsace, ce qui reste un moyen de décourager les parents d’élèves. Un éphémère centre de formation des maîtres bilingues voit néanmoins le jour, à Guebwiller. Or, le financement de cette structure, comme celui d’autres, reposait sur des conventions quadripartites entre l’Etat et les conseils régionaux. Les recteurs sont généralement réticents, voire fermés, comme Armande Le Pellec-Muller, voulant réduire les horaires, ou Sophie Béjean, désireuse de rompre le contrat d’association avec ABCM. Bien qu’en Alsace, l’allemand soit enseigné à la fois comme langue étrangère et comme langue régionale, la filière, fragile, réservée à une minorité d’enfants, est attaquée pour élitisme, pourtant bien plus avéré dans la filière Abibac. L’éducation nationale déroge aux règles : de parité horaire pour l’enseignant, de possibilité de former des étudiants, en exigeant de tous une certification en anglais, de définancement de l’apprentissage technique en Allemagne. Vraiment, la volonté politique fait défaut !

Alors, quel bilan, en 2021 ? Celui de la constante mauvaise volonté de l’éducation nationale, tendue vers l’objectif de rendre les Alsaciens monolingues. L’époque n’est plus à la militance, les parents semblent moins ouverts. Où est l’homme politique d’envergure capable de reprendre le flambeau, sans un soutien massif de la population ? Puisque la demande dépend de la base, le lobbying, et le soutien par les élus, pour desserrer le frein des préfets, la cause du bilinguisme n’avancera que si elle devient un enjeu politique majeur, hors du Grand Est, et bien que les élus alsaciens qui deviennent ministres dissolvent généralement leur légitimité alsacienne dans l’Etat jacobin. L’honneur alsacien est-il perdu ?

L’auteur dénonce le rôle trouble de l’OLCA, qui refuse de reconnaître la validité de l’allemand standard comme complément de l’alsacien. L’organisme est vidé, dans les années 90, de son utilité fondamentale, qui est de promouvoir la double dimension linguistique de l’alsacien, sans l’amputer de sa racine allemande, sous le motif fallacieux qu’elle pourrait renvoyer à la période nazie. L’OLCA n’a pas su créer de méthode d’enseignement de l’alsacien. La propagande nationaliste a fait le reste : l’alsacien est minoré dans les esprits, et passe même pour un handicap à l’apprentissage de l’allemand. Certes l’OLCA réhabilite l’alsacien par des slogans et des supports de communication, mais son action est insuffisante pour renouer la transmission familiale interrompue depuis la guerre. L’auteur conteste aussi le Conseil culturel d’Alsace, coquille vide véhiculant beaucoup d’imprécision, voire de méconnaissance. Seule émerge l’action culturelle, déterminée, durable et désintéressée du Schickelé-Kreis, servie par son excellente revue trimestrielle.

Mais pourquoi l’Alsacien est-il complexé par rapport à la langue allemande ? Est-ce la fusion dans une entité politique dissolvante ? Est-ce l’acculturation ? La surenchère patriotique ? L’aveuglement peureux ? L’aliénation dictée par la peur de déplaire ? La crasse ignorance, la rancune familiale ? Comment expliquer la complicité des Alsaciens en faveur de leur propre appauvrissement culturel, linguistique et cognitif ?  

Quelle sera la marge de manœuvre de la CEA ? Pourra-t-elle faire évoluer la diffusion de l’alsacien de son statut de combat héroïque, à celui d’offre démocratique jouissant d’un portage politique ? Or, la loi du 2 août 2019 prévoit un « comité stratégique pour l’enseignement de la langue allemande en Alsace ». Le cadre légal existe, et l’auteur attend avec curiosité la composition de cette future instance, l’effort de formation des maîtres et le déploiement d’une véritable filière allant du primaire au baccalauréat. D’autres régions frontalières, en Europe, sont capables de politiques déterminées et efficaces.

Un enjeu essentiel reste de se libérer des falsifications historiques, comme celle de l’histoire contemporaine propagée par tel équipement touristique, ou des récits fantasmant une conscience alsacienne millénaire. Restituer une conscience alsacienne basée sur des connaissances objectives reste un travail militant, un défi politique, un enjeu éducatif.

C’est sur la cause des enfants que se termine la démonstration : c’est bien tous les jeunes qui sont passés par les écoles ABCM, grâce à la motivation de leurs parents, qui peuvent servir d’exemple à une réappropriation aussi urgente que protéiforme ! Les autres régions de France en donnent des exemples stimulants. La lettre du président d’Unsri Gschicht, reproduite p. 201, entre autres documents d’orientation parfaitement réfléchis, en résume tous les enjeux.

Une bibliographie fondamentale conclut cet ouvrage. Il convient maintenant de replacer l'histoire du combat scolaire qu'il relate - et qui n'est pas finie - dans un contexte de profondes mutations sociales (érosion des valeurs traditionnelles, unions exogames, éloignements professionnels ou géographiques, ruptures conjugales, mixité croissante de la population) qui doivent nécessairement être prises en compte pour comprendre le processus de disparition de l'Elsasserditsch et travailler le plus efficacement possible à l'enrayer.

Dominique Rosenblatt – Eric Ettwiller