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La bague de Riquewihr

Gérard Cardonne ;  éd. Oberlin, 1998

 

Recensé par Dominique Rosenblatt - mai 2022

Version revue d'une recension parue dans : Michel BENTZ et alii (dir.), Devenir Alsacien, Transverse, p. 251-267.

Constituée de douze nouvelles, le roman de Gérard Cardonne avance au rythme de la transmission, au sein d’une lignée de vignerons de Riquewihr, d’une vitalité alsacienne proactive, démocratique et pacifique. L’écrivain projette son propre attachement, à travers les thématiques d’une Alsace subjective, réorientant l’Histoire, une exaltation poétique du terroir, l’assurance de lendemains, projets d’une alsacianité assumée, sagesse issue du droit du sol.

 

Rhénanie mythique

Le Rhin. Dans le prologue, Thusnelda, beauté celtique, engage Emilius, soldat romain, à aimer le pays où il veut s’établir. La nouvelle suivante brosse le portrait moral des habitants : « Lorsqu’on est Alaman, il est toujours dangereux de gloser sur le Romain. Or, la critique est dans la nature de l’habitant rhénan. »  (p. 98)

Le récit dévoile les valeurs d’un pays secret, dont les fiers habitants sont victimes, depuis la chute de Rome, des menées de voisins encombrants. Ces origines entretiennent sa vitalité, son identité conférée par une expérience multiséculaire de frictions injustes.

« Une fois de plus, rétifs à l’autorité lointaine d’une administration tatillonne, les habitants de Richenwiler, disciplinés mais frondeurs – sans quoi ils ne seraient pas Alsaciens, prouvent l’équilibre savant des influences germanique et latine. Quête inlassable d’un équilibre dangereux que le pouvoir cherchera toujours à détruire. »

Vitalité culturelle enracinée autour de valeurs vivantes, et de fantasmes réparateurs : « Si Louis XI n’avait pas triomphé de Charles le Téméraire, il se serait sans doute constitué entre France et Allemagne un Etat riche et savoureux, où il aurait fait bon vivre. » (p. 577). De conjectures incertaines, des étudiants tirent une projection, dans une Rhénanie impressionniste, où s’étirent les rêves, recommencés et déçus.

 

Rhénanie, pays de femmes libres

Gérard Cardonne milite pour la fragile liberté des femmes. Dans chaque nouvelle, les femmes s’imposent. Lors de la Guerre des Paysans, ce portrait de femme pondérée :

« Madeleine de Richwihr, face à ses fils et ses amis tentés par l’action immédiate, retrouve l’espérance du compromis millénariste. Humble femme, pour qui la tragédie comme thérapeutique ne vaut pas un florin pour l’avenir. Femme de peu, qui n’entrevoit que deuil et noir soleil dans la révolte, et de la rage dévastatrice. Femme au grand cœur, comme le sont toutes celles qui soutiennent les « Arme Lüte » ! (p. 233).

Pourquoi la glorification de la maternité ? Parce que, dans un pays tourmenté, il vaut mieux se réjouir de la naissance de l’enfant que d’épiloguer sur les origines du père ? Parce que les expériences contradictoires de la vie font que le père est étranger à son enfant ? Parce que le don de la vie rappelle la prégnance de la famille élargie, pour réconforter celui qui n’a pas connu son père ? Le roman regorge ainsi de figures de femmes énergiques, dont l’activité maintient le refuge domestique, et dont l’indépendance attire le respect.

 

Rhénanie psychologique, réhabilitation tragique du passé

Bataille de Horbourg. Richo, le vigneron franc, discute politique avec ses amis.

« Quoi de neuf sous le ciel gaulois ! Rien depuis l’homme du paléolithique qui pourchassait le rhinocéros dans les marais de ce qui ne s’appelait pas encore Rhénus. Rien non plus depuis le colon du néolithique qui inventa la maison à pans de bois. Tout cela, les invités de Marcus, l’Alaman, et de Faustina, la Rauraque, ne le savaient certainement pas. Leurs esprits noués des brumes de la vallée, éclaboussés du soleil de midi, attentifs à la neige du ciel, le percevaient dans chaque palpitation de cette nature qui était leur ! Attentifs plus à la source qu’à la borne milliaire, ils pressentaient que leur petit pays, « leur village serait le paradis, si les hommes ne se tourmentaient, ne se mettaient au supplice les uns les autres [1] ». » (p. 99).

S’opposant à ce tragique, les personnages se ressourcent dans l’amitié.

 « Les Löyele font la ronde des bouches assoiffées. […] Un chant se hasarde : « Heidenröslein », bientôt repris en chœur. Bien manger, bien boire et bien rire, « So hab’esch m’r s’Lawe vorgestellt, dit un proverbe alsacien. (C’est ainsi que je conçois l’existence.) Savoir cueillir l’instant fugitif qui fait de la vie quotidienne un rayon de soleil, […] c’est sûrement le trait de caractère le plus attachant de ces gens du terroir d’Alsace. » (p. 498).

Chaque nouvelle explore une dimension menacée, ou douloureuse. Chaque âge lutte pour imposer, à défaut de frontière, un territoire intérieur balisé.

« Entrés en rivalité de plus en plus violente, Alamans et Francs ne pouvaient trouver solution que dans l’affrontement final. Rassemblés, engagés et motivés, les combattants de deux civilisations, de deux ambitions, se trouvèrent propulsés dans le couloir étroit de l’Histoire. Sur les bords de Rhenus, le Franc de Gaule rencontra son adversaire, l’Alaman de Germanie. Au bord du fleuve sanglant devenu, Clovis, le roi Franc, remporta la violente victoire de Tolbiac. » (p. 108)

C’est ainsi que l’auteur répète le motif de la délibération entre gens du peuple, raisonnables et instruits du passé : « Notre frontière n’est pas le fleuve, mais bien sur la ligne de crête que nos envahisseurs aiment tant franchir pour nous agresser. » Ce berceau concerne les deux rives, puisque le roman est préfacé par une représentante de la dynastie wurtembergeoise, famille qui détint longuement le village de Riquewihr.

 

Une indignation nécessaire

Tous les gouvernements modernes gardent une dette envers la population rhénane. Parmi d’autres, une charge virulente contre la démission du pouvoir français à propos de 1870.

« La loi justifie toujours l’abandon des enfants. Les politiciens, suivant leur pente naturelle qui les porte à la compromission, […] oublièrent, dans leur patriotisme rabougri, le drame héroïque, digne des temps anciens, des charges des cuirassiers dans les houblonnières de Froeschwiller. […] L’immense majorité de l’assemblée dite nationale et dite française rejetait les Alsaciens hors de la patrie à laquelle ils avaient cru appartenir » (p. 379)

Le même opprobre couvre tout pouvoir rendant disqualifiant les pères. Le récit se déploie en marge de la bataille de César contre Arioviste, et l’auteur souligne, (p. 86) :

« Toucher à une pierre ancestrale, à une borne milliaire qui marque l’espace, mais aussi le temps, à un simple geste infime qui marque le souvenir, c’est déjà la marque infamante d’un pouvoir lointain et auquel chacun se sent étranger. C’est l’atteinte au bien commun : la mémoire. […] Ici, recroquevillée entre son fleuve et sa montagne, la Maxima Sequanorum tente de préserver sa vie au quotidien ».

C’est l’enjeu, à chaque époque, de la volonté opiniâtre d’être soi, entre soi, malgré les tentatives de dépersonnalisation. Cette posture contestatrice est une nécessité de survie, dans un moment où le père et le fils sont déchirés par des appartenances contraires, se disqualifiant mutuellement, ou obligeant à des postures héroïques :

« Chacun d’entre nous est en train de recevoir sa feuille de route […] Avec l’accord de ma mère, j’ai donc décidé d’émigrer hors d’Alsace. […] Nous avons de la famille qui, après la défaite de 1870, a émigré en Algérie. […] Son père fut tué sous l’uniforme français dans l’armée de Mac-Mahon, […] porter l’uniforme allemand devenait une insulte à ce père tué par les uns et trahi par les autres ». (p. 429).

Ceux qui partagent ces amertumes comprendront. Elles sont particulièrement émouvantes dans les passages qui évoquent des retours de soldats : 

« Sur la colline de Reichenweir, revenant d’un long voyage, ils se serrent l’un contre l’autre. Face à eux, le paysage s’éclaire. Sur la crête allemande, s’organise la féérie du lever du soleil. […] l’Alsace mérite  ses horizons libres, ceux qui la font rarement abandonnée à elle-même, ceux qui la font relativiser les valeurs dites modernes, parce que passagères. »

 

Une rancune tenace

Cardonne énumère les occasions manquées par la France de gagner en crédibilité dans le cœur des Alsaciens. A propos de l’épopée du Bundschuh, soulèvement populaire à l’époque de la diffusion des thèses de Luther, réprimé sauvagement par le duc de Lorraine, l’écrivain imagine la délibération des rustauds.

« Dans cette réponse, chacun ressent toute l’amertume et toute la rage de ceux qui sont loin du combat et qui, frustrés d’une belle et juste cause à laquelle ils se dévouent et furieux de l’intervention étrangère, crient déjà vengeance et bataille. Mais, implicite, la crainte d’un revers se fait manifeste. La montée des griefs et des revendications est trop forte pour qu’un aléa de la fortune puisse la contrarier. » (p. 224).

Autour de ce peuple qui délibère sur la meilleure manière de faire advenir sa cause, l’auteur place les composantes d’un drame moderne, introduit par le traité de Westphalie. Deux survivants discutent : 

« Parce que tu t’imagines que les Français ont remplacé les Suédois pour notre bonne mine, râle Fritzi. L’Alsace : une région qui sert de marché à piller et de pont-levis vers l’Allemagne ! A peine la Guerre de Trente ans terminée, la calamité française s’est abattue sur nous : fourragements, maraudes, réquisitions de chevaux et de chariots, logements de troupes, impositions en grains et en argent. Et tout cela pour soutenir l’effort de guerre français contre nos anciens compatriotes ! Ou encore, pour l’embellissement de leur capitale ! » (p. 320).

Ce drame de l’incompréhension, de la malveillance, l’auteur en rend responsable les dirigeants de chaque époque, ainsi, dans la nouvelle qui se passe en 1925 :

« Les héros des batailles sont dans les cimetières ! Les radicaux socialistes de Herriot, Daladier et Blum voulaient, dès le premier jour, jouer un bon tour aux Alsaciens en ne laissant subsister nos lois locales qu’à titre transitoire. […] Nous devons toujours nous méfier du pouvoir maléfique du jacobinisme parisien ! […] Si Herriot a dû reculer, c’est sous la pression formidable de l’engagement des Alsaciens. » (p. 456-457).

Cette rancune se teinte d’amertume, quand le sort semble particulièrement injuste, comme à l’entrée dans la deuxième guerre mondiale, (p. 509) :

« Et dans cette gabegie sanglante, la petite province des marches de l’Est se retrouve une fois de plus, périphérique. De la France, dont elle est arrachée avec le consentement de celle-ci. On est toujours trahi par les siens. Puis du troisième Reich, dont elle devient la frontière occidentale. Bis repetita ! Les Alsaciens en ont pris la fâcheuse habitude. Toujours conquis, abandonnés. Reconquis. Et rétrocédés. Changement de nationalité. De carte d’identité. D’uniforme. Les Alsaciens ont le redoutable honneur de mourir pour une patrie qu’ils ne reconnaissent pas, avec, au revers de leur vareuse, le souvenir d’une patrie qui ne les reconnaît pas. Ils n’auront même pas le droit d’enterrer leurs morts sur des champs de batailles qui ne sont pas les leurs. […] Ligne de crête ou ligne d’eau, il s’agit toujours de frontières. […] Sacrifice rituel de l’Alsace, qui confine au meurtre culturel. […] Solutions toujours imposées, visant à la dépersonnaliser. » Au sortir de cette même guerre, le bilan est lourd et injuste : « Adrien s’éteignit à petit feu, dans l’anonymat français, dans la stupide volonté mortifère des communistes soviétiques. Tambow est resté un détail, bien occulté, de l’Histoire de France. » (p. 566).

Cette rancune n’oublie personne : 

« Tout Alsacien devenait suspect aux yeux des belligérants. Ils n’étaient plus rien si ce n’est des espions pour les uns et des traîtres pour les autres. En France comme en Allemagne, les passeports et les laissez-passer devinrent de rigueur. D’un côté, les Allemands internèrent le député alsacien Médard Brogly. De l’autre, les Français firent de même au Gabon avec le grand Albert Schweitzer. Ce dernier eut la chance d’être « réintégré » dans la nationalité française avant de recevoir le prix Nobel de la Paix ! » (p. 437).

Des récits où se mêle fiction et vérité historique, contiennent leur part de dérision au cœur du désenchantement.

 

Une protestation inlassable

Chaque arrivant trouve sa légitimité dans l’amour de la terre alsacienne, d’où qu’il vienne, et peu importe le soubresaut de l’histoire qui l’a amené. On le voit dans le passage épique qui raconte la bataille d’Argentovaria (Horbourg-Wihr, p. 100) :

« Richo constate que c’est la première fois que Crispus s’identifie à l’envahisseur germain. Il constate, sans pouvoir désapprouver : un Barbare reste un homme et nul ne pourra jamais démentir son sang. C’est là son honneur et sa conscience ! […] Le sort des armes nous fut définitivement contraire quand nous abordâmes la rive orientale de Rhenus : à peine cinq mille des nôtres purent échapper à l’épée. Dans les forêts et les marais autour d’Argentovaria furent massacrés plus de quarante-cinq mille jeunes guerriers Alamans autour de leur roi Priarius. Leurs os gémissent toujours certains soirs de février quand le froid les rappelle à la vie. […] Gratien franchit Rhenus. Il fit remonter ses troupes au travers des montagnes noires et donna l’ordre d’anéantir le peuple des Alamans… Nous sommes toujours là, de ce côté de Rhénus ! Etait-il nécessaire d’engager une telle guerre funeste ? […] Ainsi, chacun porte son lot de morts inutiles. Chacun souffre de ces blessures qu’il croyait effacer de ses souvenirs…les frères rhénans continuent de tirer des plans de castrum éphémère afin d’échapper au désenchantement crépusculaire qui vient d’envahir leur ciel. Car ils savent bien que l’eau de leur Rhenus continuera de charrier indéfiniment les cadavres vivants de leur passé. »

Cyclique, l’Histoire a du sens. Les peuples bougent, et, pour peu qu’ils s’enracinent au territoire par leurs souffrances productives, ils conquièrent le seul droit qui vaille : celui du sol. L’anamnèse construit une validation de l’effort de durer comme peuple, comme partie-prenante d’une expérience séculaire, au sentiment d’identité collective, toujours menacée.

« Face au  Kulturkampf de Bismarck, même mes amis Badois renâclent devant cette culture semi-orientale venue des bords de la Spree. Leur culture est goethéenne. Dieu seul sait où cette dérive pourrait conduire l’Allemagne dans le siècle à venir, si elle persistait dans cette direction.

– Autrement dit, notre position sur le Rhin nous exclut vers la France de l’intérieur ! conclut Rabseppi. Et quand les Français sont là, ils nous considèrent également comme une région à part. » (p. 384).  

« Nous sommes un peu comme les Suisses et les Luxembourgeois  […] Pas tout à fait latins. Pas tout à fait germains. […] le cœur de notre pays n’est pas plus Paris que Berlin. » (p. 520).

C’est le préambule du conseil de famille qui s’interroge sur la meilleure manière de surseoir à l’incorporation et de rester en vie, tout en assumant les conséquences, à une époque où « tous les lycéens d’Alsace étaient incorporés comme servants de Flak, Luftwaffenbehelfer, à moins qu’ils ne servent comme cadre dans la Hitlerjugend » (p. 519).

Cette partie du roman, particulièrement documentée, montre dans quelle impasse se trouvait la population alsacienne sous le joug nazi. A cet égard, ce chapitre conteste toutes les interprétations ultérieures et les accusations de collaboration.

 

Réenchanter le terroir, l’amour du travail

Dans la nouvelle consacrée à la Bataille de Horbourg, Richo, le vigneron franc, héritier du domaine, célèbre le fruit du travail, dont le partage fait la fierté. Progressivement, au fil du texte, les paysans se muent en viticulteurs. Ces vignerons sont identifiés au personnage du Rabseppi « Joseph vigneron ». Ses funérailles sont l’occasion d’évoquer son héroïsme particulier.

« …libre parce qu’utile. [La liberté] du dur travail pour voir avancer les choses. Celle de s’effondrer de sommeil sur son lit pour se lever avant les poules. […] Protestant convaincu, il admettait la vérité chez l’autre, avec humilité, parce que convaincu de la sienne. » (p. 506).

Le personnage est sabotier. Le récit des funérailles est émouvant, lorsqu’il expose la manière dont les descendants acceptent la transmission, et lorsque sa clientèle lui rend hommage, fraternité des laborieux.

Dans la nouvelle sur la tragédie de 1525, la sympathie de l’auteur va aux paysans soulevés par les idées de la Réforme. Ce sont les Arme Lüte. Pourquoi aimer les laborieux ? Sens de l’hospitalité, art de vivre ?  Personnages, légitimement fiers de l’œuvre de leurs mains, noblesse plébéienne innée, plus altière que la naissance (p. 378) ? Mentalité forgée dans l’adversité, stature intérieure loin de tout relativisme ? 

« Nous qui sommes protestants, nous savons cultiver l’autonomie de la personne ; c’est ainsi que nous sauverons notre personnalité alsacienne. » (p. 384).

Les retrouver, c’est retourner vers la terre féconde et consolatrice : « Perdus, vendus, conquis, nous avons la chance d’avoir conservé notre terre. Joseph, c’est la chance des générations comme la tienne. Celle-là, il ne faudra jamais accepter de la perdre ! Tu entends, jamais, Sinon, ce jour-là, c’est tout le labeur des générations qui nous ont précédés qui sera bafoué.» (p.385).

 

Héritage du sens et filiation adoptive

L’héritage dépend d’un don lucide fait par celui qui s’en va, à l’acceptation lucide de celui qui continue. « Le temps de l’héritage est arrivé, l’homme le sait. L’âge vient de lui commander de transmettre. » (p. 504).

La bague qui donne le titre de recueil devient gage d’affection et de continuité. L’amour se double d’une dimension mystique où l’appartenance tient lieu de justification, où le symbole marque la profondeur. Ainsi, à la fin du récit sur la seconde guerre mondiale (p. 563), les fils se rassemblent au chevet du père mourant, pour recevoir sa bénédiction.

« Le lieutenant, le déporté et l’incorporé de force sont là, petits garçons redevenus. […] Leurs souvenirs écartelés écoutent le récit du père « […] en me maltraitant, ils m’ont fait changer quatre fois de nationalité ».

Vient le moment de la transmission. La famille se recueille en son cérémonial intime, le fils ainé officiant :

« Le regard se pose sur Liesbeth. L’enfant a assisté à l’ensemble de la cérémonie sans dire un mot, consciente qu’elle est de participer à une solennité impalpable. […] Adrien n’est pas encore de retour. Je ne prendrai cette bague que lorsqu’il aura récupéré sa part. Et, si Dieu devait nous jouer un sale tour, je promets, ici, sur la terre de nos ancêtres, que cette bague reviendra à Liesbeth, à sa majorité. » (p. 566).

Ainsi se clôt cette nouvelle, sur une décision de transmission latérale, l’orpheline étant finalement élevée par l’oncle rescapé. L’auteur indique ainsi que la transmission est affaire de responsabilité intériorisée.

 

Espoir, langue, résistance

L’usage, dans le texte, d’une citation en alsacien ou en allemand, sert à authentifier. Par exemple, les conseils de paysans révoltés : 

« la rénovation évangélique dans la douce Alsace prépare le meilleur accueil au mouvement mû par les Douze Articles. Cette Marseillaise des paysans sans musique (Christian Pfister) reprend, même chez les rustauds francophones de l’autre côté des Vosges, les rancœurs accumulées pour « châtier les curés et les moines et discuter avec la noblesse. » […] que nous rédigions pour nos compagnons « etlicher artikel gestalt wie die im land zu Schwaben in druck kommen lessen, in geschriftspracht. » (articles rédigés comme ceux qui ont été imprimés en Souabe). […] Rédigez cette charte de chez nous dans la langue de chez nous. […] Si seulement nous pouvions avoir des prêtres « prêchant l’Evangile » et célébrant la messe en allemand, je me sentirais alors pleinement chez moi ! D’ailleurs, j’ai obtenu la promesse de notre curé que, le jour où Dieu me rappellera à lui, il m’administrera les saints sacrements dans la langue des miens. »

Voici les éléments fonctionnels d’une langue maternelle : expression de l’identité et de l’histoire, moyen de reconnaissance et de revendication, espérance de réalisation de soi et de salut. La langue, en somme, ne suffit que si elle traduit la vie intérieure qui authentifie l’expérience de tous.

 

Espoir, la résistance comme langage

Au bord du Rhin. (p. 28) Thusnelda reprend fièrement Emilius.

« Nous avons résisté à tous nos envahisseurs : les Cimbres, les Teutons ou les Eduens. Crois-moi, ô Romain, être l’enjeu d’un conflit n’est jamais une position enviable ! Et c’est mal nous connaître que de croire un seul instant que nous accepterons l’asservissement à une puissance qui refuse de respirer le même air que nous ! »

De quels résistants s’agit-il ?  D’êtres que se reconnaissent semblables et engagés dans une même conquête, (p. 108) le fruit d’un travail enraciné dans la terre ?

« Au-delà de leurs différences, Richo et Marcus s’étaient reconnu un point commun suffisamment fort pour les unir : l’attachement viscéral au mystère de ce pays, voguant entre Rhenus et Vosegus. La même flamme intérieure dilatait leurs veines pour mieux charrier le rouge sans vers le cœur. Là où vibrait l’amour. Rouge et or, le soir de l’automne 496 ensanglante la plaine et met de l’or dans la sombre verdure de Vosegus. Au loin,  l’orient argente de ses feux mourants la nonchalance de Rhénus. »

 

Redevenir alsacien, un consentement profond

L’auteur persifle :

« A l’école, les livres menteurs racontent une histoire traficotée. En aucun cas, cette terre ne peut se réclamer d’une filiation française ou allemande ; l’histoire lui rappelle avec la cruauté des faits non défigurés qu’elle fut plus longtemps romaine. Donc italienne ? Et encore plus longtemps wurtembergeoise. Donc autrichienne ? Dans la bouillie du temps, un soupçon de France et un soupçon d’Allemagne. L’Alsace, quant à elle, sourit de ces prétentions qui veulent simplement l’arracher à l’autre. L’aimer ? Il n’en est point question : la « Hassliebe » des hobereaux prussiens valait bien celle des « jacocoquins » français ! Assujettir ce peuple qui voulait vivre son identité fut leur seule politique d’idéologie. » (p. 466).

Le récit se termine sur une ultime discussion, où c’est une femme qui a le dernier mot, tandis que sa fille la contemple en train de vibrer en son être profond : « Yolaine regarde sa mère avec attention. […] Ne ferait-elle pas glisser le long de son doigt, de façon inconsciente, l’anneau romain qu’elle porte comme à chaque fois qu’elle monte sur sa « belle côte », on pourrait croire que Liesbeth a pris la voix d’une vestale. Sa fille reconnaît la brillance de ses yeux et sait que sa mère est entrée en alsacianité. » (p. 578). 

 

Au risque de devenir étranger, ou prisonnier

Tributaire d’un long passé fluctuant, l’Alsacien est rappelé sans cesse au tragique : « Ouverts sur l’avenir, nous devons l’être. Mais gardons aussi la mémoire de nos cimetières ; c’est là notre vraie nationalité ! »

A la fin, deux frères, qui représentent l’auteur, après le désastre de la Seconde Guerre mondiale, s’engagent dans la Légion Etrangère. Appartenance au traumatisme… « A la Légion, tu verras comment les étrangers au service de la France nous donnent les plus belles leçons de patriotisme ! » (p. 563).

Cette identité en danger, identité pour soi, reste incertaine à autrui, c’est une expérience de la marginalité. Ainsi, un roman qui commence au Limes s’achève dans la liminarité des personnes que la situation a mises en handicap de l’Histoire. Faut-il renoncer ? C’est une option que l’auteur rappelle, à propos de la mort du héros dans le texte si poignant sur les souffrances de la guerre de 1939-1945 :

« Elle emporte aux tréfonds de la terre noire les restes du vieil André. […] ce dernier lieu, celui du sommeil infini, est aussi celui de ses ancêtres celtes, romains, francs, wurtembergeois, allemands et français. Figure anonyme d’une longue lignée, à laquelle André avait toujours senti, malgré tout, appartenir. Le « vignoble silencieux des aïeux » qui ne voulait, peut-être pas, qu’on le bouleverse. […] Le vieux vigneron alsacien vient d’achever sa course par cet ultime retour aux origines : c’était là son rêve secret.» (p. 564).

 

Au mieux : inventer un modèle dans la complexité

Un projet est possible, à chaque époque, si des hommes connaissent vraiment leur histoire et celle de leur lignée. Névrose transgénérationnelle ou opportunité ? Un projet est possible, parce qu’une permanence des valeurs permet de l’édifier : « la liberté et l’ordre : en cela, nous sommes et restons des rhénans. (p. 579)

S’appuyer sur l’authenticité du pays. S’ouvrir à la puissance des provinces.

 « Cet élan authentique de la personnalité alsacienne, venu du plus profond de la population, recueille l’approbation implicite des autres provinces françaises. En faut, il symbolise la distance sidérale qui sépare la province de Paris. Une province exaspérée par la capitale représentant mal la France. Ce grand pays se veut le héraut des libertés dans le monde, encore faudrait-il que ces mêmes libertés aient droit de cité à l’intérieur de ses propres frontières. » (p. 466).

Faire des expériences une force de paix en Europe : « Refusons les valeurs creuses d’un monde déshumanisé prôné par les caciques du parlement de Strasbourg. […] Votre grande responsabilité pour une Europe digne d’exister sera la fidélité à l’humanisme européen. Et l’Alsace se veut terre d’élection pour une telle vision. » (p. 577)

Ainsi conclut la dernière héroïne, à la fin de la série.

 


[1] War’s net a Paradies s’Därfle, wenn doch net d’Mensche enanger so martete un plage täte, (René Ehni)