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Le dialecte alsacien et l'identité culturelle chez l'adolescent. Enquêtes réalisées au Collège de Saint-Amarin, Haut-Rhin (1988-1995)

François ROSENBLATT ; Presses universitaires Septentrion (Thèse à la carte), 1997

 

Recensé par Dominique Rosenblatt

Recension parue dans : Michel BENTZ et alii, Devenir Alsacien, Transverse, 2014, p. 111-115

François Rosenblatt, titulaire d’une thèse sur Johann Peter Hebel,[1] étudie dans ce second travail doctoral les dimensions psychologique et sociologique de la pratique dialectale chez l’adolescent. Le premier chapitre de sa recherche en Histoire et Civilisations de l’Europe en établit les bases méthodologiques et le périmètre, concernant le rôle de la pratique linguistique dans la construction de l’identité culturelle.

La recherche statistique appliquée à une classe d’âge du collège de Saint-Amarin en 1988 lui permet d’analyser de manière fine et innovante l’acquisition dialectale, aux niveaux lexical, syntaxique, stylistique, de double compétence, corrélés avec l’habitus alsacien. Ces jeunes locuteurs présentent également des stratégies de communication spécifiques, à propos desquelles il interroge leur impact sur la performance scolaire générale.

Les parents semblant réticents à la transmission de la langue régionale, il repère également l’analyse des jeunes, selon la catégorie de locuteurs à laquelle ils appartiennent, sur l’utilité de ce patrimoine dans leur projet personnel et leur identité en construction. Des questionnaires sont administrés à une classe d’âge entière, de 85 garçons et 79 filles, ainsi qu’à leurs parents, d’autres adultes représentatifs, dont l’avis est croisé avec une étude similaire effectuée dans le même établissement scolaire par la Pädagogische Hochschule de Fribourg.

L’auteur analyse les éléments de l’enquête par type de locuteur, croisé avec leur biographie langagière. Selon la pratique familiale, français, alsacien, les deux, on trouve dans les classes des élèves monolingues en français, d’autres plus ou moins bilingues en langue régionale ou langue de l’immigration. Ce facteur familial, et l’influence de l’école, prédisposant la pratique dialectale, peuvent être estimés en amont du collège. Ce bilinguisme est rarement équilibré, l’alsacien est la langue maternelle de 65 à 79% des grands-parents et de 68 à 72% des parents, mais de seulement 26.5% des adolescents. Deux tiers des enfants réservent l'alsacien aux membres de leur famille, le choix étant influencé par la catégorie socioprofessionnelle, qui induit des stratégies intellectuelles et idéologiques variées : maintien délibéré d’un héritage, incompétence en français, présence de personnes alsaciennes unilingues, espoir que le monolinguisme français entraînerait une meilleure réussite scolaire, désir d’intégration nationale, sensibilité à la fonction assimilatrice de l’école.

Dès la maternelle, la langue dominante est le français, et rend nécessaire l’effort des dialectophones minoritaires, dont moins de dix maintiennent des échanges dialectaux. Les efforts tardifs de l’institution, notamment l’introduction de la méthode Holderith[2], ne renversent pas la tendance, pas davantage que la pratique familiale. L’érosion se poursuit au collège. La conclusion paradoxale de ce chapitre impute donc davantage la désaffection dialectale à l’attitude des familles qu’aux efforts du système scolaire. 

La suite établit les compétences des adolescents en alsacien. Si la prononciation se maintient, que la compréhension de l’écrit et de l’oral sont de même niveau, le vocabulaire scolaire se francise, le vocabulaire dialectal se limite à la vie courante, grammaire et variantes locales lexicalisées tendant à disparaître au profit d’un alsacien « standard ». Le sens de la langue (Sprachgefühl) se maintient. La perception de la dimension métaphorique de l’alsacien également, même si les tournures, proverbes et expressions traditionnelles se raréfient. La graphie devient problématique parce qu’elle n’est plus nourrie par l’allemand littéraire.

Les élèves ayant vécu un redoublement sont plus fortement dominants en français que les autres bilingues, mais même chez les meilleurs de ces derniers, l’indice de verbalité alsacienne est inférieur de trois quarts de leur potentiel en français. Le dialecte s’appauvrit chez eux, et les emprunts au français remplacent de plus en plus de dimensions sémantiques.

Quel est le ratio entre les parlers alsacien et français dans les échanges des adolescents bilingues, presque tous issus de familles bilingues ? L’utilisation de l’alternance des codes dépend de la perception de la situation de communication. La norme sociale d’utilisation préférentielle du dialecte, son arrière-plan culturel, dans les échanges sociaux comme dans le dialogue interne, régressent, - moins vite dans les zones les plus rurales - au profit du français, bien que trois quarts des élèves dialectophones connaissent les émissions régionales en dialecte. Cette régression s’accélère, sauf pour ce qui est de l’utilisation de l’alsacien comme langue de la connivence. Peut-on encore parler de diglossie[3] alsacienne ?

L’auteur approfondit les effets du bilinguisme sur le potentiel cognitif : favorise-t-il la performance intellectuelle ? L’analyse des remarques des enseignants de la maternelle et du primaire, portées sur les carnets scolaires, révèle, à l’âge de sept ans, une légère supériorité sur le plan du développement intellectuel pour les enfants monolingues alsaciens, mais un léger retard pour les acquisitions scolaires. Les bilingues alsacien-français précoces ont les meilleurs résultats scolaires. A la fin du primaire, les enfants devenus bilingues alsacien-français présentent les meilleures capacités. Au collège, la pratique de l’allemand comme seconde langue, lorsqu’elle est choisie, soutient la production verbale en alsacien, et ne constitue pas un frein pour l’acquisition du français, et seulement un léger avantage pour celle de l’allemand. L’acquisition d’une certaine maturation de la langue native avant l’entrée à l’école constitue en effet un avantage cognitif, en Alsace comme dans les autres régions françaises. 

La section suivante analyse la représentation des parlers alsacien, français et allemand chez les adolescents, et la manière dont elle diffère de celle de leurs aînés. Des jugements dépréciatifs frappent l’allemand et l’alsacien en tant que langues, en écho à leur marginalisation croissante dans l’ensemble des pratiques sociales. Le recul de l’alsacien concerne progressivement toutes les catégories sociales, avec une meilleure résistance en milieu rural. Si l’accent est déclaré comme peu dévalorisant, la connaissance de la langue régionale reste perçue comme un avantage, et pour deux tiers de l’échantillon, comme un atout professionnel, de sorte que trois quarts des dialectophones le considèrent comme un patrimoine, séparé de l’allemand, attaché à la ruralité, à transmettre par leurs aînés. 

Le septième chapitre interroge la manière dont les adolescents perçoivent l’identité alsacienne. Huit élèves sur dix, et de manière saillante les meilleurs locuteurs de l’alsacien, se considèrent Alsaciens. 52% se sentent différents des autres Français. L’appartenance active, du fait de la faible imprégnation de l’histoire et de la culture alsaciennes héritées, se déplace sur d’autres dimensions patrimoniales : la nature, la préservation de sites.

 Puis vient l’étude de la question linguistique au regard de l’espace transfrontalier, du milieu rhénan, de l’Europe en construction. Le sentiment d’appartenance à la communauté nationale et à l’espace local ne fait pas de doute, mais huit adolescents sur dix se déclarent européen et/ou rhénan, sans se sentir proches des populations des pays voisins. 

Le dernier chapitre précise la stratification de la langue régionale selon les générations et isole les traits nouveaux du parler des adolescents. Leur répertoire est moins riche et plus terne, dans le cadre d’un bilinguisme dominant en français, qui affecte jusqu’à la prononciation et nivelle les variantes locales. Le code alsacien n’est plus stable et l’acculturation domine. Cela dissoudra-t-il le sentiment d’une identité spécifique ?

Une conclusion résume la place de la langue régionale dans la construction identitaire des adolescents interrogés, englobant leur Zusammengehörigkeitsgefühl (sentiment d’appartenance) en contexte d’habitus alsacien, en situation de pluralité de groupes linguistiques.

 En annexe sont rappelés les formulaires de l’enquête, qui manifestent l’exactitude d’un esprit finement analytique, mais de son temps, notamment en ce qui concerne les aspects psychosociologiques des relevés des enfants issus de l’immigration, ainsi que le souci de la précision d’un grand amoureux du dialecte alsacien, effectuant cette démarche considérable de manière désintéressée, à la fin de sa carrière. Une bibliographie internationale, principalement franco-allemande, termine le volume.

 


[1] ROSENBLATT, François, Johann Peter Hebel vu et interprété par l’école réaliste française, sous la direction de monsieur le professeur G. Fourrier,  thèse de troisième cycle en littérature comparée, université de Besançon, 1971,  360 pages.

[2] Méthode éponyme d’enseignement de l’allemand aux dialectophones, initiée à partir de 1972.

[3] Etat dans lequel deux variétés linguistiques coexistant sur un même territoire ont des statuts et des fonctions sociales distinctes, l’une étant perçue comme supérieure à l’autre.