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Charles IV de Lorraine (1604-1675), le duc insoumis

Jean-François THULL ;  Yoran Embanner, 2020

 

Recensé par Eric Ettwiller - août 2022

Dans sa préface, Jean Poth, ancien directeur de division à l’UNESCO, parle d’un « peuple » lorrain. Le terme sonne étrangement à nos oreilles : nous sommes plus habitués à entendre parler de peuple corse ou de peuple alsacien (dont l’existence fut niée par un premier ministre en 2014). Un peuple lorrain aurait donc existé ? C’est la réponse à cette question que nous souhaitons avoir en nous plongeant dans la lecture de cette biographie, qui est en même temps une page d’histoire de la Lorraine, celle qui correspond à la Guerre de Trente Ans.

L’auteur, Jean-François Thull, directeur de la cité royale de Loches, met à profit sa formation d’historien en menant de nombreuses recherches sur sa Lorraine natale. Avec sa biographie de Charles IV, il n’entend pas « réhabiliter » un duc de Lorraine particulièrement maltraité par l’historiographie, mais, tout simplement, remettre les choses à leur place. Car en Lorraine, comme ailleurs, le roman national est passé, avec ses gros sabots, vouant aux gémonies ceux qui ont osé résister à un soi-disant sens de l’histoire.

En termes de géopolitique, la Lorraine, c’est-à-dire les duchés de Lorraine et de Bar, se trouve, au XVIIe siècle, dans une situation délicate, « à la jointure entre le royaume de France et le Saint-Empire romain germanique » (p 19). Depuis 1552, la France occupe militairement les Trois-Evêchés de Metz, Toul et Verdun, qui forment comme des enclaves françaises dans le territoire lorrain. Les ducs mènent une politique de neutralité. Le futur Charles IV, né en 1604, est envoyé à la cour de France pour son éducation, mais c’est dans le cadre de l’Empire qu’il fait ses premières armes de chef de guerre, en participant à l’âge de quinze ans à la célèbre bataille de la Montagne Blanche (1620). Charles n’est pas le fils du duc Henri II, mais son neveu. En 1621, il épouse sa cousine germaine, Nicole, héritière du duché. En 1624, à la mort d’Henri II, il est co-investi duc de Lorraine avec son épouse. Il devient duc à part entière l’année suivante. « Type parfait du militaire » (p. 30), Charles IV commence son règne en combattant les menées françaises sur le terrain juridique. Son secrétaire d’Etat rédige en 1626 un mémoire montrant que « le duché de Lorraine est de la souveraineté de l’Empire d’Allemagne [sic] » (p. 32). L’évêque de Verdun, ville libre d’Empire occupée par la France, doit lui aussi s’opposer aux prétentions de l’administration royale : en 1626, il se réfugie à Nancy, chez Charles IV, son cousin. Les visées annexionnistes de la France se précisent avec la production, à l’instigation de Richelieu, d’un rapport revendiquant plusieurs places fortes ducales qui dépendraient en fait des Trois-Evêchés. En 1627, les Français vont jusqu’à intercepter un agent anglais en plein territoire lorrain. Dans ce contexte de vives tensions, Charles IV reconstitue une armée lorraine et s’engage dans la coalition impériale contre les Provinces Unes réformées.

En 1631, le duc de Lorraine part au secours des armées autrichienne et bavaroise aux prises avec les Suédois. La France en profite pour envahir ses terres. Un traité est imposé à Charles IV, en 1632, qui transforme la Lorraine en protectorat français. Quelques mois plus tard, les troupes françaises réinvestissent la Lorraine, dont le duc se voit imposer un nouveau traité, encore plus contraignant que le précédent. De nouveaux argumentaires paraissent en France, qui revendiquent une annexion de la Lorraine en se référant à l’ancien royaume franc d’Austrasie. En 1633, Louis XIII institue un parlement à Metz, « phase ultime de démantèlement des libertés municipales de l’ancienne ville libre du Saint-Empire » (p. 55-56) : l’aigle bicéphale disparaît du sceau de la ville et des Thalers messins. La même année, les Français confisquent le duché de Bar. Les Lorrains combattent alors les Suédois en Alsace, mais ils sont défaits à Pfaffenhoffen en Alsace (10 août 1633). Pour la troisième fois en trois ans, les troupes françaises envahissent le duché de Lorraine. Charles IV doit signer un nouveau traité, qui ouvre les portes de Nancy au roi de France. La population nancéienne ne cache pas son hostilité aux troupes royales. Pendant ce temps, le Barrois est tout bonnement annexé. Soumis aux pressions françaises, Charles IV cède son duché à son frère cadet Nicolas-François et part combattre, à la tête de quelques milliers d’hommes, aux côtés des impériaux.

La duchesse Nicole est conduite à Fontainebleau puis à Paris, Richelieu ayant pour objectif de se servir d’elle pour annexer la Lorraine. En 1634, Nicolas-François quitte clandestinement Nancy et rend le titre ducal à son frère Charles. Bitche et La Mothe résistent aux troupes françaises, puis se rendent ; les archives ducales, saisies à La Mothe, sont transférées à Paris. Les 5 et 6 septembre 1634, Charles IV participe à la victoire impériale de Nördlingen. Il est suivi dans ses déplacements par une Cour de justice, sorte de gouvernement en exil, qui conteste la légitimité des institutions françaises en Lorraine. Le 17 septembre 1634, un édit français proclame l’union au royaume des duchés de Lorraine et de Bar ; un conseil souverain est institué, qui prend pour siège le palais ducal de Nancy. La population résiste, continuant de verser l’imposition ducale et refusant les réquisitions françaises. Un colonel lorrain, Maillard, reprend même quelques villes à l’occupant français. Les relations sont maintenues avec Charles IV, alors du côté de Fribourg et de Breisach. Le prince de Condé, nouveau lieutenant-général du roi en Lorraine, est chargé de mater la population en instaurant un régime de terreur. Le 19 mai 1635, la France entre ouvertement dans la guerre de Trente Ans, en déclarant la guerre à l’Espagne. Deux mois plus tard, Charles IV est de retour en Lorraine, où il reprend de nombreuses villes, tandis que la population mène une guérilla. Le pays est exsangue, ruiné par la guerre française. Les troupes impériales et lorraines font leur jonction près de Morhange, mais le commandement impérial refuse le combat contre les forces franco-suédoises qui occupent Nancy. Le duc de Lorraine s’en va à Besançon, repousse les Français de Franche-Comté, fait une incursion en Lorraine, retourne à Besançon. Il y épouse, en 1637, une aristocrate comtoise, sans avoir obtenu l’annulation de son mariage avec Nicole, ce qui lui causera de nombreux soucis : le duc finira par se résoudre à une vie séparée, pour éviter l’excommunication.

Charles IV est nommé par le roi d’Espagne capitaine-général de la Comté, puis, en 1640, du Luxembourg. Entre-temps, en Lorraine, on a résisté à Epinal, Lunéville, Saint-Avold et ailleurs contre les assauts français. Lorsque les garnisons lorraines se rendent, les prisonniers sont envoyés aux galères. En mars 1641, Charles IV se rend à Paris pour y signer une nouvelle paix : son duché lui est rendu, mais il doit faire démanteler ses places fortes et prêter hommage au roi de France pour le Barrois mouvant, tandis que les troupes françaises se maintiendraient à Nancy. Le duc de Lorraine s’empresse de dénoncer ce traité humiliant, vite annulé par la Cour souveraine de Lorraine et Barrois. La guerre recommence donc, en juillet 1641. La France reprend toutes les places fortes lorraines, sauf La Mothe, qui résiste. La victoire de Charles IV sur les Français dans la plaine de Liffol-le-Grand, en septembre 1642, ne lui permet pas de se maintenir dans son duché. Le duc rejoint Bruxelles. 1643, année de la mort de Louis XIII, est aussi celle de la nomination d’un nouveau gouverneur français en Lorraine et Barrois : Henri de Sénectère, duc de la Ferté, qui maintiendra un régime d’occupation brutal jusqu’en 1661. En 1645, La Mothe, îlot de résistance ducal, est contraint de se rendre : la place forte est rasée. Le duc de Lorraine est écarté des négociations de paix qui débutent en Westphalie en vue de mettre un terme à la guerre de Trente Ans. La France fait accepter l’annexion des Trois-Evêchés et renvoie le règlement des affaires de Lorraine à une date ultérieure. A partir de juin 1650, la Lorraine se révolte à nouveau contre l’occupation française, mais les Français reprennent toutes les places fortes à la fin de l’année.

Au début des années 1650, Charles IV guerroie, au service de l’Espagne, du côté des Pays-Bas (actuelle Belgique). Mais en 1654, il est arrêté par les Espagnols – résultat d’obscures intrigues. La Cour de Lorraine et Barrois, qui siège à Luxembourg, sous autorité espagnole, ne craint pas de protester. Rien n’y fait. Le duc de Lorraine est transféré à Tolède, où il connaîtra cinq ans de captivité. Il remet le pouvoir entre les mains de Nicole, son épouse légitime, tandis que son frère Nicolas-François exerce la fonction de lieutenant-général. Les Lorrains prient pour la libération de leur duc. Ce dernier correspond avec sa famille et ses fidèles. Retenons, pour l’anecdote, dans ses conseils pour l’éducation de son fils : « […] que l’on ait soin de lui apprendre l’allemand et surtout la crainte de Dieu ». En effet, le nord-est du duché de Lorraine, appelé bailliage d’Allemagne, est germanophone : il constitue une partie de l’actuel département de Moselle. Charles IV est libéré en octobre 1659. Le mois suivant, la paix des Pyrénées entre la France et l’Espagne entend régler la question de la Lorraine, laquelle n’a pourtant pas été représentée lors des négociations. Elle contient l’annexion par la France du Barrois mouvant, la perte de plusieurs places fortes, le démantèlement des fortifications de Nancy… autant de conditions inacceptables pour le duc de Lorraine, qui, avant son retour dans ses Etats, rencontre Louis XIV et Mazarin pour tenter d’obtenir une révision du traité.

La paix des Pyrénées est cependant confirmée par le traité de Vincennes, signé en 1661. Le duché de Bar est certes rendu, mais Charles IV et la Lorraine sont complètement vassalisés. Le duc doit notamment se soumettre à une humiliante cérémonie d’hommage pour le Barrois. La population de Bar-le-Duc ne lui en tient pas rigueur : elle acclame son duc, venu y séjourner brièvement au printemps 1661. Charles IV vit ensuite à Paris, où l’attendent de nouvelles aventures amoureuses, mais aussi la signature, à Montmartre, d’un nouveau traité, par lequel le duc cède ses Etats contre le titre de prince du sang… un traité aussitôt dénoncé par l’intéressé. La Lorraine lui reste fidèle : en 1663, alors que les Français s’essaient à quelques dernières levées d’impôts en attendant son retour effectif, le peuple lorrain se révolte, encore une fois. Le 1er septembre 1663, le traité de Nomeny annule celui de Montmartre. Cinq jours plus tard, Charles IV, qui n’était revenu que très épisodiquement en Lorraine depuis son exil de 1634, fait son retour à Nancy. C’est la liesse populaire ! Charles IV remet la Lorraine en état, encourageant notamment son repeuplement. Il s’attaque aussi aux privilèges de la noblesse, ce qui lui vaudra quelques trahisons. Il reconstitue, enfin, une armée, qu’il fait entrer en guerre contre le comte palatin du Rhin, au nord-est de ses Etats. Louis XIV s’en émeut : le conflit terminé, Charles IV est contraint de dissoudre ses troupes. Il en conserve cependant une petite partie.

C’est le prétexte dont la France se sert pour attaquer, une énième fois, les duchés lorrains, en 1670. L’armée de Louis XIV occupe rapidement l’ensemble de la Lorraine et du Barrois. Considérant qu’il ne peut plus reconquérir ses duchés, Charles IV y renonce en faveur de son neveu, également prénommé Charles. Il s’établit à Cologne. En 1673, il se joint à la Triple-Alliance de La Haye qui unit l’Empire, l’Espagne et les Provinces Unies contre la France. Cette dernière place les duchés lorrains sous l’autorité du gouverneur des Trois-Evêchés et procède à une cinquantaine d’annexions, appelées « réunions ». Le 18 septembre 1675, Charles IV meurt d’un refroidissement à Bernkastel, près de Trèves, où les troupes lorraines avaient remporté une bataille contre les Français un mois plus tôt. Louis XIV fait interdire dans les duchés lorrains les services religieux en mémoire du duc défunt. Le corps de Charles IV ne sera rapatrié en Lorraine qu’en 1717 par son petit-neveu, quasi secrètement, pour ne pas froisser une France faisant sentir toujours plus sa domination.

Jean-François Thull a atteint son objectif. Il a montré, s’appuyant sur une solide bibliographie abondamment citée, garante de la scientificité de sa démarche, que l’intégration de la Lorraine à la France n’avait rien d’inéluctable. Il a exhumé le « paladin infortuné de l’indépendance lorraine » (p. 171) de dessous les discours déterministes accumulés depuis plus de trois siècles. Ce faisant, il a aussi – et peut-être surtout – rappelé l’existence d’un peuple lorrain, mû par un véritable patriotisme et relativement uni en soutien de son duc. Richement illustrée de gravures du XVIIe siècle, la biographie de Charles IV par Jean-François Thull est un monument de fierté lorraine.