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La création des identités nationales. Europe XVIIIe-XXe siècle

Anne-Marie THIESSE ;  Seuil, 2001

 

Recensé par Dominique Rosenblatt - août 2022

Un ouvrage classique, avec une bibliographie européenne, et un important index de noms cités, déconstruit la fausse évidence du patrimoine national : il n’est pas une donnée, mais le fruit d’un travail de construction.

Les représentations officielles et pittoresques, usant d’une continuité historique, à travers des héros, une langue, un folklore, des monuments culturels, à l’usage d’un peuple crédule devant intérioriser la fiction ? Invention.

Créer une nation commence par l’identification d’ancêtres convenables. Au XVIIIe s., pour contester la suprématie culturelle française, des sociétés savantes, d’abord dans le monde anglais et suisse, recherchent des sources culturelles européennes, pour élever la conscience nationale authentique, avec une langue exprimant la profondeur du génie populaire, l’âme du peuple.  

Au XIXe s., les zélateurs européens des nationalités recherchent des épopées nationales. Voici les bardes germaniques et gallois, continuateurs des druides, opposés à l’envahisseur romain. Voici les Gaulois, Celtes spéciaux, en Bretagne, ou enfouis dans la culture populaire. Les érudits se documentent, l’Etat centralisateur soutient l’Académie celtique, qui disparait en 1814.

L’impérialisme napoléonien suscite, jusqu’en Russie, des sentiments nationaux, que Fichte exalte dès 1808 pour la nation allemande, servi par les ballades reprenant les antiquités germaniques, et les chants populaires collectés par Uhland.  Au Danemark, en Suède, on redécouvre les Goths, leurs sagas, les usages et vertus scandinaves. Ces cultures nationales émergeantes s’inscrivent dans un libéralisme culturel qui réclame des droits individuels.

Les chercheurs collaborent hors de leurs frontières. Les frères Grimm relancent la culture médiévale allemande, fondent une société savante et publient leurs Contes. Ils s’appuient sur un réseau de correspondants internationaux : ils publient autant sur l’Allemagne que sur d’autres pays européens.

Chaque pays se dote alors d’une langue officielle, normée par des grammairiens, et enseignée. Ces langues sont donc récentes et fabriquées. La diffusion par l’imprimerie des langues vernaculaires a joué sur les sentiments d’appartenance, et les langues fixées par l’enseignement peuvent passer à tort pour très anciennes. Le lien entre langue et nation est particulièrement sensible dans les pays touchés par la Réforme, mais partout, pour affirmer la nation, la promotion linguistique opère, et son usage s’impose comme un devoir. La France fonde sur l’étude et l’enseignement du français la continuité de la nation.  

L’émergence de l’idée de nation juive met en concurrence yiddisch et hébreu. La littérature yiddisch est portée par des éditeurs, des journaux, des théâtres. Mais un Conseil de la langue hébraïque, dès 1890, rédige un dictionnaire. Cette langue savante est enseignée, reconnue par les Anglais comme une des langues officielles de Palestine, et devient la langue officielle de l’Etat hébreu.

Zamenhof crée l’Espéranto, qui tient son premier congrès en 1905, en tant que langue porteuse d’espoir et de paix. Ainsi, les langues sont porteuses d’une énergie politique, dans le dessein, aussi, de repousser l’influence ottomane. Ainsi se constitue une koinê serbe, le serbo-croate, langue unique en deux alphabets. Les Grecs, occupés par les Turcs, soutiennent leur désir national par le biais d’une poésie populaire remontant à l’Antiquité, applaudie par toute l’Europe des lettrés. Chaque élaboration de patrimoine national enrichit l’Europe, le mouvement concerne également l’Italie, la Roumanie, avec l’épopée des Daces, qui va les mener à la libération nationale face aux Ottomans.

La nation bulgare cherche à s’émanciper du monde russe, avec le soutien moral de l’Europe, au risque de guerres balkaniques contre la Turquie. Les sentiments nationalistes émergent dans l’Empire des Habsbourg : Tchèques en Bohême, Hongrois constituant la nation magyare des descendants des Huns ; ces émancipations sont porteuses de conflits à venir entre les nationalités. En 1848, l’idée nationale est puissante, mobilisatrice, mais fait éclater le cadre monarchique.

Les sources prétendues fondatrices s’opposent toutefois à la véracité scientifique, comme le montre le Kalevala, épopée finnoise, qui en consacre la langue et favorise l’indépendance de la Finlande en 1917. L’Estonie, également sous domination russe, possède une épopée, une société de gens de lettres, suscite une rénovation orthographique, et obtient son indépendance en 1920.

L’Armorique, également, dispose de chants populaires, de bardes, d’une épopée, le Barzaz Breiz, laquelle ne devient pas monument national, concurrencé qu’elle est par la Chanson de Roland. La France promeut une vocation universaliste à la liberté. Le second Empire cultive le mythe gaulois. Rejeté par le patrimoine officiel, le Barzaz Breiz est provincialisé en monument culturel breton.

Les romans nationaux s’écrivent au long du XIXe siècle. Walter Scott lance le mouvement, avec ses collectes écossaises. Il transmet l’Histoire à travers une quarantaine de romans. Ivanhoé s’achève sur la création de la nation anglaise : ce genre de roman, qui met en scène un peuple dans ses usages culturels et ses aspirations, se développe, de l’Italie à la Russie, de la France au Portugal.

Le phénomène se répète au théâtre, qui devient un vecteur d’expression politique. La création de Théâtres nationaux appuie cet objectif, par le biais de pièces historiques, et le genre devient vecteur d’identité. Bien des livrets d’opéras européens deviennent des hymnes à la nation.

La peinture monumentale dramatise des scènes de batailles fondatrices, des héros référentiels, reproduites ensuite sur une variété de supports, même en Belgique bilingue, même en Pologne, sans existence politique jusqu’en 1921. Partout en Europe, roman, théâtre, peinture, statuaire et musique se répondent, tandis que prolifèrent les musées ethnographiques, ou de sciences naturelles. De nombreux lieux voient l’édification anachronique de châteaux néo-médiévaux. Les restes médiévaux se sacralisent, car on valorise et classifie le patrimoine national. La cathédrale de Cologne est remise en chantier, Hugo publie Notre Dame de Paris, avec des explications historiques. Le gothique devient le style de référence de la tradition.

Les mouvements nationaux auraient ainsi trois phases successives : découverte du patrimoine, usage patriotique, émergence d’une adhésion collective, portée par les élites. Le peuple des campagnes devient l’âme légitime de la nation : il garantit la typicité du folklore, fût-il réinventé. La science, soutenue par la puissance publique, recueille les chants populaires, induisant la rivalité des nations. Les textes dialectaux sont tolérés, en France, dans leur dimension frontalière, mais heurtent la volonté d’unicité républicaine.

Ces similitudes européennes ne s’appuient pas sur le monde gréco-latin. C’est le sanskrit qui devient langue originelle, et les nations européennes se trouvent des liens organiques dans le fonds Indo-européen. Mais, avec Gobineau et d’autres, émerge un courant racialiste qui considère le type aryen, descendant des Germains, comme prototype des peuples. En effet, si une langue identifie un peuple, le critère de race, lui, établit un facteur d’exclusion. L’impérialisme du siècle est donc légitimé par une doctrine de la supériorité de certaines races. La connotation biologique du terme de « race » se renforce. L’étude transnationale des musiques populaires croise un courant de nationalisme culturel qui prend un tour xénophobe.

Le paysage, également, contribue à la construction nationale, en marquant une spécificité. La France, par sa diversité, se revendique au contraire comme un condensé des variantes européennes. Restent les costumes traditionnels, paralangages vestimentaires codifiés, présents aux expositions universelles, comme sur autant de théâtres.

L’essor des musées ethnographiques évolue vers les actuels écomusées. Ils exaltent le sentiment patriotique, conservent et valorisent des objets représentatifs, et fournissent une source d’inspiration aux artistes et aux producteurs de biens de consommation. Le goût esthétique rejoint les attentes du commerce : le travail artisanal peut soutenir le développement industriel et commercial. Les Etats élaborent des signes distinctifs : monnaies, uniformes ou timbres-poste, toute une iconographie nationale, relayés parfois par les publicitaires.

A la fin du siècle, les éléments sont en place pour la construction identitaire au niveau des masses. Voici le règne des nations immuables basées sur des Etats, démocratiques, auxquelles les individus sont sommés de s’identifier, et qui peuvent être défendues, soit contre des agresseurs de l’extérieur, soit contre des agents internes qu’il faut expulser.

Or, cette coïncidence entre Etat et Nation semble irréalisable : les Etats n’ont que trop facilement contraint leurs ressortissants, par l’école, les associations patriotiques, les jeux olympiques, ou la répression. Mais la pédagogie de masse du national s’appuie sur le patrimoine identitaire. Mais le folklore est aussi à usage totalitaire, par le biais de revendications irrédentistes, en Italie, dans la France de Vichy, en Allemagne, ou dans le cadre d’un national-communisme.

De nos jours, les musiques traditionnelles fleurissent dans les festivals et sur Internet, mais les extrêmes-droites nationalistes en appellent à la voix des ancêtres contre les immigrés, tandis que les Etats sont démunis face au nouvel ordre économique mondial. Que pourra faire une Europe organisée selon la logique des Etats, mais dépourvue de facteurs d’identité collective ? Cette communauté reste à… inventer.